Samedi 14 novembre 2009

La révolte des Cascaveous ou Cascavèus est le nom donné à une insurrection populaire survenue à Aix et dans son terroir sous le règne de Louis XIII, alors que la région était dévastée par un violent épisode de peste. Comme dans presque tout le royaume, la noblesse et la bourgeoisie provençales prirent part à la résistance contre la politique de Richelieu, qui éprouvait un grand besoin de financement et devait recourir  à des impositions extraordinaires pour assurer l'effort de guerre.

 

1 Les débuts de l'affaire

C'est ainsi que le ministre créa de nouveaux offices à la cour des Comptes et  au bureau des Trésoriers généraux auxquels il donna une juridiction plus étendue. Il nomma des experts jurés et contrôleurs des greffes avec le droit d’exiger des salaires. Ces innovations provoquèrent une alarme générale.

Les Etats assemblés à Aix en 1628, envoyèrent une délégation au Roi, occupé au siège de la Rochelle. Elle était composée de l’archevêque d’Aix, frère de Richelieu, de Castellane Salernes et de Gaufridy, procureurs nés du pays, du marquis de Forbin Janson et du greffier de l’assemblée, et devait obtenir la révocation des édits.

On espérait beaucoup de l’archevêque d’Aix mais il fut nommé à Lyon et les autres n’eurent aucun crédit. D’Effiat, surintendant des finances, voulut leur donner audience en plein conseil, afin de simuler une instance judiciaire et de pouvoir rendre contre la province un arrêt de condamnation.

Mais la délégation évita le piège et persista à ne demander qu’une conférence ministérielle. On la leur promit sans jamais la tenir et ils reprirent la route d’Aix par fierté.

La Rochelle se rendit au même moment. Richelieu ordonna la levée de 100000 livres de l’impôt du taillon et augmenta de 40 sols l’émine de sel par un arrêt du conseil. Aussitôt les consuls procureurs d'Aix protestèrent avec énergie. Le Parlement et la Cour des comptes prirent des arrêts interdisant de lever ces impôts violateurs de la loi provençale.

Il y eut à Aix une assemblée des Communautés où se manifesta l’intention de transiger avec le commissaire du Roi. Mais celui-ci étant sans pouvoirs, on se borna à approuver l’opposition juridique des consuls.

Pendant ce temps, le calvinisme emmené par le duc de Rohan en Languedoc se manifestait encore.
Le Roi lui luttait en Italie contre l’Autriche. Richelieu fit demander aux Etats de Provence 1500000 livres pour subventionner ses efforts de guerre. Les Etas offrirent 900000 livres et le ministre refusa.

Richelieu outré par la fronde provençale, ordonna aux trésoriers généraux de lever 1000 mulets pour porter les munitions à l’armée d’Italie. C’était encore blesser le droit provençal selon lequel les gens du Roi ne pouvaient rien prendre d’autorité sans le consentement des communautés.

Mais la peste de qui régnait ne permettait pas de résister efficacement. Réunies à Barjols, les communautés proposèrent un compromis en ordonnant la saisie de 900 mulets dont 600 sur le comté de Provence et 300 sur les terres adjacentes. Ce fut alors que le Roi revint triomphant d’Italie pour achever de réduire les protestants du Languedoc.

Une nouvelle assemblée se tint à Valansole en avril 1630. Cette assemblée envoya des députés à Louis XIII, mais celui-ci les renvoya avec colère. Richelieu ne pensa plus qu’à faire exécuter l’édit des élus ou acte de dénomination des nouveaux offices.

Pour cela, il nomma commissaires le duc de Guise, gouverneur de Provence depuis 35 ans, les 2 premiers présidents Forbin Meynier d’Oppède pour le Parlement et Séguiran pour la cour des Comptes, et au vu des difficultés à attendre de cet édit, il leur adjoignit un intendant, Dreux d’Aubray, maître des requêtes et père de la sulfureuse marquise de Brinvilliers, qui défraya la chronique judiciaire sous Louis XIV.   

Le duc de Guise se trouvant à Orgon, d’Aubray et les gens du Roy s’y rendirent pour discuter s’il fallait agir d’autorité ou demander le consentement des 3 ordres. Sur avis de Forbin la Barben, on résolut de faire présenter les 2 édits aux Etats à Brignoles en mai 1630.

En signe de réprobation, les consuls de la ville de Brognolles et les officiers de sénéchaussée cessèrent leurs fonctions. Les artisans et marchands fermèrent leurs boutiques. Forbin, accusé de trahir le peuple fut appelé le vendeur de la patrie. Le trouble s’étendit à toute la Provence.

Les commissaires du Roi craignant qu’on ne leur fasse violence feignirent de trouver que leurs pouvoirs n’étaient pas en règle. Le duc de Guise devant se rendre à Paris rompit l’assemblée et renvoya l’affaire à son retour.

2 la révolte

Le 1° septembre 1630, l’épidémie de peste ayant cessée, le Parlement quitta Salon pour se rendre à Aix. On devait pour célébrer la fin du fléau allumer un feu de joie, place des Prêcheurs. Le bruit se répandit que des jeunes gens, fils de bourgeois et de petits nobles, avaient résolu de jeter au feu le premier consul, Forbin la Barben.

La Cour prohiba d'allumer le feu et Forbin, effrayé prit la fuite. Le Parlement, dirigeant la Provence en l’absence de son gouverneur, décida d’une assemblée de nobles à Pertuis. Ceux ci dressèrent des remontrances aux aixois, mais résolurent aussi de défendre la liberté par tous moyens. Ils nommèrent une commission insurrectionnelle de 6 membres.

Voyant cela, Richelieu, furieux, entreprit de transférer à Toulon la cour des Comptes. La ville d’Aix y vit une atteinte à ses prérogatives et déclara s’opposer à cette mesure à toute force. Arles et Marseille firent opposition par requête si bien que la Cour des comptes se maintint provisoirement à Aix.

C’est alors que le président au Parlement d’Oppède et l’assesseur Martelli engagèrent l’intendant d’Aubray à se rendre à Aix où il n’avait pas osé paraitre. Le 19 septembre, celui-ci fut reçu à l’hôtel du gouverneur et le conseil municipal lui envoya les cadeaux traditionnels de flambeaux et de confitures.

Le bruit se répandit en ville que d’Aubray allait procéder à la mise en place de l’édit des Elus et à la translation de la Cour des comptes. Le peuple s’alarma aussitôt. On sonna le tocsin. On forma des attroupements autour du consul Sauve et de l’avocat Gras.

Le logement de d’Aubray fut encerclé et assailli par une foule qui cherchait à lui faire payer son audace. A ce moment même, le conseiller d’Agut et les officiers de la chancellerie vinrent lui apporter les sceaux de Provence qu’il avait le droit de garder 3 mois à sa résidence.

Pendant que d’Agut essayait de calmer la foule, d’Aubray se sauva par les toits de l’hôtel de Guise et se réfugia chez le conseiller la Fare. Un de ses valets reçut un coup d’épée. Se vêtements et son carrosse furent brûlés place des Prêcheurs.

Le Parlement réuni à la hâte, chargea ses conseillers Olivier, Flotte, d’Agut et Boyer d’apaiser l’émeute et de protéger l’intendant. Celui-ci ne demandait qu’à quitter la ville et les 4 parlementaires lui firent discrètement prendre la fuite vers Cavaillon.

Forbin Maynier d’Oppède jugea lui aussi plus prudent de faire de même. Le désordre cessa. Mais le peuple s’émut de nouveau à cause de l’élection municipale des consuls procureurs. Ceux en charge étaient haïs par le peuple qui les trouvait vendus au Roi. Or ils devaient confirmer les nouveaux candidats selon l’usage.

Le conseil de ville nomma d’office des patriotes provençaux sous les applaudissements de tous. Le roi était alors malade à Lyon. Les nouveaux procureurs lui envoyèrent une délégation pour exuser l’effervescence des masses et tâcher d’obtenir à cette occasion l’annulation des édits de Richelieu.

Ils virent le comte de Brienne qui maintint la position adoptée. On devait obéir avant tout et faire sortir la cour des Comptes d’Aix où elle serait ensuite rappelée. Gaufridi, l’un des députés protesta des inconvénients que cela aurait puis la délégation se retira.




Charles de Lorraine, duc de Guise, gouverneur de Provence
Nicolas de l'Hospital, marquis de Vitry, maréchal et gouverneur de Provence



Antoine Coëffier de Ruzé marquis d'Effiat, surintendant des finances
Alphonse Louis du Plessis, archevêque d'Aix



Henri II de Bourbon, prince de Condé
La tour de Bouc où fut incarcéré Coriolis

3 les Cascavéous blancs

A Aix, pendant ce temps on disait que le surintendant d’Eiffiat était mort. On le brûla en effigie place des Prêcheurs. Le ton monta. Les mécontents s’assemblèrent toutes les nuits sur la plateforme en haut du quartier Villeneuve, actuelle place Miollis. On s’excitait beaucoup par des exagérations en tous genres. On souhaitait l’insurrection et on voulait avoir recours aux armes pour défendre les lois de Provence.

Un des insurgés rappela alors la fable dans laquelle des rats ingénieux attachaient un grelot au cou du chat pour être avertis de son arrivée. Il conclut sa diatribe par « nul ne se présenta pour l’attacher quoique tous convinssent que la décision était sage ».

A ces mots, Paul de Joannis, seigneur de Châteauneuf s’écria « eh bien ! c’est moi qui l’attacherai ». Il mit alors à son chapeau un grelot suspendu à un ruban blanc. Il devint sur le champ chef de la révolte. A partir du lendemain, l’avocat Vian passa ses journées à distribuer des grelots qui devinrent le signe de ralliement du parti des Cascaveous, mot qui signifie grelot en provençal.

De Joannis était le neveu du président Coriolis qui venait de se rallier aux idées du peuple, après s’être brouillé avec le premier président pour une histoire d’étiquette. Coriolis, chef du Parlement en l’absence de Forbin en fuite, fut appelé à jouer un grand rôle.

La cour délibéra et adressa des remontrances à Louis XIII. Les corps constitués prirent tous le même esprit d’opposition aux actes du gouvernement. Plusieurs écrits circulèrent dont celui de « la Vérité provençale au Roi ». Mais bientôt il y eut plus grave.

Presque partout et notamment à Saint Maximin, Brignolles, Draguignan et Grasse les Cascavéous se livrèrent à des actes de vengeance envers ceux qu’ils désignaient comme des ennemis du bien public, et dont certains prirent la fuite. A Aix, le peuple pilla la maison du lieutenant du prévôt, Dumas.

Puis elle se rendit dans un vignoble lui appartenant, hors les remparts, et arracha les ceps de vigne qu’elle porta en triomphe. Les maisons de l’auditeur Chaix, du greffier en chef de la cour des Comptes, de Menc, et du bourgeois Sigaud furent dévastées et leurs meubles brûlés pace des Prêcheurs. 

Des paysans de Rians, Lambesc, Pélissane, Eguilles, Saint Cannat, Ventabren et autres villages voisins vinrent se joindre aux insurgés d’Aix. Le 4 novembre, 2500 hommes sortirent de la ville au son du tambour, drapeaux déployés et se rendirent sur les terres de Forbin la Barben, situées à 4 lieux de là.

A leur tête se trouvait le seigneur de Châteauneuf, Paul de Joannis, tandis que le chevalier, son frère, et ses amis restaient à Aix. Le château de la Barben fut pillé et les bois autour incendiés. Le duc de Guise, gouverneur retiré à Marseille, tout occupé à ses plaisirs, ne put rien contre la révolte.

Les 2 frères Châteauneuf, leur oncle Coriolis, Laroque, un autre président, Espagnet et Villeneuve, conseillers au Parlement étaient les maîtres à l’Hôtel de Ville. Les consuls procureurs n’exerçaient plus d’autorité municipale, alors qu’ils étaient du parti des Cascavéous. Ce que voyant, Richelieu leur ordonna de sortir d’Aix. 

4 les Cascavéous bleus
 


Mais l’ancien premier consul chassé de ses prérogatives, Sextius d’Escalis, baron de Bras, brulait de se venger de cet affront fait à son honneur. Il fut rejoint par le lieutenant Pélicot Saint Paul, et d’autres pour former une confédération qui portait aussi grelot au chapeau pour indiquer leur cause commune avec les insurgés, mais suspendu par un ruban bleu en criant « vive le Roi, à bas les Elus ».

Son rassemblement ne contenait que des nobles contrairement à celui de Joannis et de Coriolis qui groupait bourgeois et menu peuple. Entre ces 2 partis animés d’une même pensée, s’éleva une haine implacable. Ils en vinrent aux mains lors d’une bagarre place des Dominicains. Les rubans bleus eurent le dessous. Le Parlement se déplaça sur place pour arrêter les dégâts.

Le baron de Bras dépité, décida alors de frapper un grand coup et de chasser de la ville Coriolis et ses neveux. Le 6 décembre, vers 14 heures, il sortit de chez lui, l’épée d’une main et le pistolet dans l’autre, accompagné de Pélicot Saint Paul et de quelques officiers armés.

Il se rendit à l’Hôtel de Ville puis aux Récollets, regroupa ses partisans et ensemble ils se dirigèrent vers l’hôtel de Coriolis où celui-ci se trouvait avec ses neveux et les conseillers d’Anthelmy et Gautier. On tira des coups de feu dans la rue et il y eut des blessés des 2 côtés. Un homme du baron fut tué.

Après une vive résistance, Coriolis et ses 4 hommes furent obligés de sortir de la ville et de se réfugier au couvent de Saint Pierre, dans le terroir d’Aix. Mais le triomphe du baron fut de courte durée. Les autres consuls, Bonpar et Anglesy, désapprouvèrent sa conduite.

Le lendemain le Parlement envoya les conseillers de Périer, d’Agut et Flotte pour ramener les conseillers exclus en son sein. Bonpar et Anglésy ramenèrent les frères Châteauneuf et Coriolis vint déposer sa plainte au gouvernement.

On demanda à Fabry, capitaine du quartier Bellegarde, de garder la cour lors de ses délibérations. Mais de Bras voulut s’interposer. Il arriva devant le Palais alors en séance avec des parents et amis. Comme il voulait forcer l’entrée, Fabry l’arrêta. Un des sbires du baron tira un coup de feu de son mousquet sur le capitaine et le manqua. Mais il tua l’avocat Orsel qui était volontaire dans la compagnie de Bellegarde.

Le meurtrier fut mis en pièces aussitôt. On se battit au Palais et le tocsin sonna dans la ville. Les conseillers Espagnet et Villeneuve rameutèrent les artisans contre le baron et ses hommes au ruban bleu, dont la bande se dispersa. L’un des fuyards fut tué près de l’église Saint Barthélémy.

Le baron poursuivi entra au couvent des Prêcheurs d’où il se sauva dans le clocher. La foule envahit le cloître par une brèche du mur.  Le Parlement voulut intervenir pour calmer la fureur, mais en vain. Les religieux sortirent le Saint Sacrement de l’autel sans résultat. Ce fut alors que ces derniers exhortèrent la foule à cesser l’émeute sous peine de malédiction.

A ces mots tous se prosternèrent, et le baron de Bras put se retirer quelques jours après dans son château d’Ansouis. Les blancs retrouvèrent un pouvoir incontesté. Les bleus ne s’en remirent pas. Le baron se rendit à Paris où se trouvaient déjà les 2 premiers présidents d’Oppède et de Séguiran, le conseiller de Paule, Forbin la Barben, Chaix, Dumas et l’intendant d’Aubray.


5 la répression

Ils travaillèrent ensemble à accroitre le ressentiment du Roi et de Richelieu contre les Cascavéous blancs. A Aix on apprit ces intrigues. Le Parlement décida d’envoyer à Paris des députés en la personne du président de Gallifet, des conseillers Colllongue, des 2 frères d’Antelmy et du procureur général Guérin

Au lieu de se montrer prudents les d’Anthlemy écrivirent de Paris à Aix qu’il fallait entretenir les troubles pour intimider le gouvernement. Richelieu les fit mettre séance tenante à la Bastille, et ordonna aux autres députés blancs de se retirer immédiatement. En même temps il se décida à envoyer en Provence, Henri de Bourbon, prince de Condé, à la tête d’une armée de 5000 hommes d’infanterie et de 600 chevaux.

Apprenant cela, le gouverneur de Provence, de Guise, convoqua pour le 10 janvier 1631 à l’abbaye Saint Victor de Marseille l’assemblée des communautés.
Rien ne fut décidé car le désordre était trop important. Surtout on ne trouva pas à cette occasion de chef et de défenseur des intérêts de la Provence pour tenir tête à Condé et au Roi.

On pensa bien à de Guise, que Richelieu avait tenté de léser à son profit, de sa charge d’amiral des Mers du Levant attachée au gouvernement de Provence. Mais de Guise, âgé et désireux de ne compromettre ni sa fortune, ni sa vie, ni son nom ne fit rien en ce sens.

Cela acheva de faire retomber l’énergie du mécontentement public, joint à la nouvelle que Condé avait pouvoir de négocier les édits. Ce dernier arriva en Provence accompagné du marquis de Nangis, son second, d’Oppède et Séguiran, et d’Aubray auquel on avait adjoint Charles de la Potherie, conseiller d’Etat.

Les blancs les plus compromis se sauvèrent avant l’arrivée des troupes et il n’y eut pas de résistance. Les procureurs du pays d’Aix se rassemblèrent le 23 janvier et envoyèrent une députation au devant de Condé, car on disait que Aix devait être livrée au pillage, en représailles de tous les troubles causés. 

Les députés Duchaine, évêque de Senez, le grand vicaire Miata, l’assesseur Rolland, le vicomte de Pourrières, l’avocat Arnaud, Villeneuve Vauclause, Meyronet, Baudun Valavouire et Volone, rencontrèrent Condé à Pont Saint Esprit et lui promirent obéissance au nom de la Provence.

Le prince les reçut aimablement, mais il continua de marcher sur Aix. Il somma les 2 Cours souveraines, les trésoriers généraux et la sénéchaussée de sortir de la ville, comme le voulait le Roi. Le Parlement partit à Brignolles, la cour des Comptes à Saint Maximin, les trésoriers à Pertuis et les sénéchaux à Lambesc.

Condé logea ses troupes dans les villages autour d’Aix. Le 19 mars 1631, Nangis et 4 régiments entrèrent en ville pour s’emparer de tous les postes. Le lendemain Condé arriva en refusant les honneurs des consuls. Aubray et la Potherie commencèrent l’instruction du procès contre les chefs des mutins. Ils se firent assister d’officiers du Languedoc.

30 d’entre eux furent condamnés au bannissement, aux galères et certains à mort. L’un de ceux là, saisi d’un accès de furie dans la chapelle de la Conciergerie qui servait de tribunal, rompit avec ses dents ses menottes de fer, s’empara d’un couteau caché par lui dans l’autel et s’échappa avant d’être percé de coups d’arquebuses.

Le Roi fit ajourner les présidents Coriolis et de la Roque, les conseillers Flotte, d’Espagnet et de Perier. Il interdit de fonction les conseillers d’Anthelmy, de Villeneuve et l’avocat général de Cormis.

Le duc de Guise convoqua à Tarascon les Etats Généraux suivant les instructions que Condé avait reçues du Roi. En ouverture et pour faire oublier sa pâle conduite, il fit un discours pompeux sur Richelieu. La conduite des délégués fut noble et digne. L’évêque de Sisteron révéla les impostures utilisées par la Potherie lors du procès d'Aix. L’assesseur Rolland mit en exergue le juste et naturel sentiment  de liberté, et non l’esprit de révolte du peuple.

6 la fin de l'épisode

La Cour demanda une punition de 2000000 livres et les Etats connaissant l’état du pays n’offrirent que 1000000 livres. Les gens du Roi déclarèrent cette somme insuffisante. La discussion traina en longueur, et de guerre lasse les Etats consentirent à donner 1500000 livres

Le gouvernement accepta et promit de rétablir à Aix les corps judiciaires et les trésoriers généraux. La sénéchaussée y était déjà de retour. Enfin le conseil et Richelieu décidèrent de révoquer l’édit des Elus, cause de tous ces désordres.

Après la clôture des Etats, Condé retourna à Paris en laissant sur place le comte de Soycourt, commandant des troupes françaises. Coriolis obtint la permission de se retirer dans une de ses terres pour y finir ses jours. Mais on l’avertit que certains en voulaient à sa vie. Il rejoignit donc ceux des magistrats qui se pourvoyaient en cassation pour revenir siéger en cour.

Un peu plus tard, Gaston d’Orléans se révolta pour se venger de Richelieu et envahit le Languedoc en entrainant dans son action le maréchal de Montmorency, gouverneur de cette province. Coriolis, qui aurait du se tenir tranquille, embrassa la cause de Gaston d’Orléans. Tout se termina pour ce dernier, par une escarmouche à Castelnaudary.

Coriolis s’enfuit alors à Barcelone où il fut réduit pour vivre à donner des cours de droit romain. Richelieu le fit condamner à mort par contumace. Sa maison d’Aix fur rasée et ses biens confisqués au profit du Roi. L’amnistie qui suivit lui fit espérer qu’il pourrait revenir à Avignon pour se rapprocher de sa famille, et il se risqua à quitter l’Espagne.

Il fut enlevé sur la route par les gens du Roi, conduit à la tour de Port de Bouc et enfermé dans un réduit insalubre, où il termina sa vie. Le duc de Guise, dépourvu de protecteurs vit son crédit diminuer comme son pouvoir. Il fut appelé à la Cour par Richelieu, mais craignant les manœuvres du ministre, il s’exila en Italie. En avril 1632, le Roi donna au maréchal de Vitry le gouvernement de Provence.

7 le maréchal de Vitry 
  

L’affaire n’était pas encore classée. Le commandant Soycourt se montra insolent et ses soldats commirent des exactions sur le peuple exaspéré. De Vitry était honorable, probe mais sévère. D’un naturel hautain, il ne travailla pas à la réconciliation et à l’harmonie.

 

La Cour de France se fit un plaisir de braver la colère provençale. Elle envoya à Aix le conseiller d’Etat, Talon pour mettre à exécution l’édit sur le sel. Accompagné de Vitry, celui-ci se rendit à Marseille mais la foule les attendait et ils furent obligés de rebrousser chemin en toute hâte.

 

En même temps, Louis XIII ordonna à de Vitry de réunir les Etats pour obtenir de nouveaux subsides. Celui-ci convoqua l’assemblée à Brignolles en janvier 1633, où les conseillers de la Potherie et Léon Brulart, demandèrent de nouveau 1000000 livres. On n’accorda que 500000 livres sous forme de don gratuit. L’impôt sur le sel fut immédiatement supprimé

 

Cependant le Roi ne révoqua l’édit des Elus qu’en juillet 1634 par lettres patentes données à Chantilly et la Provence garda ses privilèges législatifs. Le maréchal de Vitry continuait d’exercer ses tracasseries sur les consuls de la ville d’Aix. Il fallut nourrir ses troupes sous peine de pillage.

 

Le mécontentement populaire grondait de nouveau et le Parlement voulut s’en ouvrir au Garde des Sceaux et au Roi lui-même pour mettre un terme à cette situation d’oppression. Le Roi ôta à de Vitry en novembre 1633 ses pouvoirs arbitraires et lui ordonna de rejoindre la Cour.

 

A sa place on envoya le marquis de Saint Chaumont en octobre 1634, en qualité de lieutenant du Roi chargé du commandement provisoire de la Provence. Mais comme de Vitry ne se pressait pas pour rentrer à Paris, Saint Chaumont dut loger à Toulon puis à Hyères, où des sbires de Vitry tentèrent de l’enlever de nuit !

 

Saint Chaumont s’en plaignit aux procureurs et au Parlement de Provence qui ordonna à tous les officiers publics de prêter main forte à ce dernier contre les fureurs de Vitry, qui voyant monter la résistance autour de lui rentra enfin à la Cour.

 

Là, Richelieu qui ne voulait pas avouer en le punissant qu’il s’était trompé sur les capacités du maréchal, ne demanda pas une disgrâce complète de son ancien collaborateur. Bien au contraire, Vitry obtint son pardon du Roi et put retourner en Provence, alors que Saint Chaumont recevait une destitution brutale.


Sources : 


La France illustrée par Malte Brun Victor

Histoire de Provence par Augustin Fabre
Articles Web

Par le parisaquasistain - Publié dans : Histoire d'Aix et de Provence
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Mercredi 11 novembre 2009

La crise financière des années 1760 avait révélé l’inadéquation de la charité traditionnelle pour solutionner le problème de la mendicité tandis que le changement des attitudes sociales survenait entrainant une indifférence envers les pauvres et la perte de la coloration religieuse de l’aide à leur apporter.

 

Le changement dans l’opinion publique fut alimenté par les philosophes des Lumières qui insistèrent sur le fait que l’aide sociale devait provenir de l’Etat, et non de l’Eglise ou des particuliers, et se placer dans un contexte économique et non religieux.

 

Les Lumières oublièrent l’axiome du salut des âmes des croyants par les dons et s’intéressèrent aux moyens propres à mettre au travail les oisifs pour le plus grand bien de la communauté. Comme le but poursuivi était hors de portée d’entreprises individuelles, il fallait que l’Etat s’en charge. 

 

Ces conceptions accélérèrent les nouveaux programmes du gouvernement concernant les dépôts de mendicité et les ateliers de charité chers à Turgot, qui constituèrent les étapes initiales d’implantation d’un programme national d’assistance publique que la Révolution mis en place.

 

La transition entre les 2 modes de secours aux pauvres se fit progressivement. Les Œuvres ne renoncèrent pas brusquement à perpétuer leur façon de procéder dans ce domaine, malgré les problèmes de financement rencontrés.

 

Mais alors que depuis la Contre Réforme, c'est-à-dire depuis plus de cent ans, la charité publique était affaire établie et de connotation religieuse exclusive, l’assistance aux pauvres devint un débat ouvert à tous. En Provence, les penseurs et philosophes locaux élaborèrent d’innombrables plans de répartition de la bienfaisance envers les miséreux.

 

Tous présentèrent une mise en perspective exclusivement économique du problème de la pauvreté, et décrivirent des méthodes diverses de financement pour y remédier.

 

1 les initiatives royales  dans le domaine de l’assistance publique

 

Au cours des années 1760, c'est-à-dire durant la décade de crise financière des Œuvres, la méthode municipale traditionnelle d’aide aux pauvres, avait été complètement écartée par les penseurs des Lumières, comme un moyen de solutionner leurs difficultés de vie. Déjà auparavant, Voltaire et Montesquieu accusèrent le système en place de leur faire plus de mal que de bien.

 

D’après eux, les aumônes et dons pieux ne faisaient qu’encourager la tendance des pauvres à ne rien faire, et n’en voulaient pour preuve que la situation désastreuse dans laquelle se trouvaient l’Espagne et l’Italie, pays où les donations pieuses fleurissaient et où les mendiants éraient les plus misérables.

 

Un exemple de l’opinion éclairée du temps sur ce point, est fourni par l’article concernant les fondations, écrit par Turgot  pour les besoins de l’Encyclopédie, et dans lequel on lisait « parfois les personnes privées fournissent de l’aide pour combattre un mal dont la cause est générale, et parfois ce remède dont on espère qu’il éradiquera l’effet, ne fera qu’accroître l’influence de sa cause».

 

Mais ces attaques préliminaires du système de charité en vigueur, se cantonnaient à des protestations sans suggestion de possibles alternatives. Cette situation changea à cette époque, avec le développement de l’école physiocratique, dont les membres furent les premiers à proposer un programme cohérent de lutte contre la pauvreté.

 

Les tenants de ce courant de pensée appartenaient aux cercles gouvernementaux vers 1760, et furent ainsi en position de mettre leur programme à exécution. Pour eux, le problème posé par les pauvres, était strictement économique et donc sans relent religieux.

 

Il s’agissait d’accroitre la richesse en France en augmentant la productivité des masses, et on devait éliminer la pauvreté parce que les miséreux étaient d’abord improductifs et ensuite absorbaient une part de la ressource nationale pour leur subsistance.

 

Comme pour eux l’agriculture constituait le remède à tous les maux, il voulait remédier à la pauvreté en augmentant la production agricole par des réformes de taxes, par le commerce libre des grains et par la mise au travail des masses oisives.

 



Anne Robert Jacques Turgot (1727-1781) et Henri Léonard Jean Baptiste Bertin (1720-1792)

Sous leur influence, le ministre et contrôleur général Bertin adopta au début des années 1760, un programme en 4 points pour l’éradication de la pauvreté en France. Les pauvres valides désireux de travailler seraient employés dans des ateliers de charité, les autres mendiants et vagabonds, oisifs jusque là, seraient regroupés et confinés dans des dépôts de mendicité dans lesquels on les mettrait aussi au travail.

 

Les invalides, malades, vieillards ne seraient plus reçus dans les anciens hôpitaux insalubres et couteux, mais secourus chez eux, par un service d’aide à domicile. Le programme d’assistance aux ruraux devait être grandement développé car les physiocrates voyaient la pauvreté dans les campagnes comme une hérésie handicapant lourdement les forces vitales du pays.

 

La mise en place de ce plan créerait un système contrôlé par l’Etat qui dorénavant, pourrait se passer complètement des traditionnels services de charité municipale. L’opposition attaqua Bertin sur le projet concernant le libre commerce des céréales, et son ministère chuta avant que le programme puisse être démarré.

 

Son successeur, de Laverdy, fit appliquer le volet concernant la mise en place des dépôts de mendicité, point le moins sujet à controverses parce que le nombre des mendiants augmentait alors fortement. Suite à l’accroissement de population et à la cessation de la Guerre de 7 ans, des bandes de pillards sillonnaient les routes en détroussant les voyageurs et en brulant les fermes isolées.

 

Ces désordres furent spécialement graves dans les pays de grandes cultures céréalières du nord de la France. Le gouvernement publia l’ordonnance du 3 août 1764, créant des peines de confinement aux galères pour les mendiants valides, et instaurant les dépôts de mendicité pour les femmes, les vieillards, les invalides et les malades.     

 

Cette idée des dépôts où concentrer les miséreux n’était pas nouvelle. Déjà de 1724 à 1733, on l’avait essayé avec seulement un succès modeste. Cette fois ci, on n’utilisa pas les hôpitaux et locaux des Œuvres et on établit des dépôts complètement neufs, sous contrôle gouvernemental, en franchissant ainsi le premier degré vers un nouveau système d’assistance publique national.

 

2 l’opposition au projet royal en Provence

 

Ce programme d’innovation ne rencontra d’abord que de l’opposition et échec suprême. Dès sa publication, le programme d’action fut âprement critiqué par l’opinion éclairée et par l’intendant royal des Galois de la Tour,  lui-même, premier informé de son existence par lettre de Bertin d’avril 1763.

 

Par retour, Galois lui répondit en adoptant une position qu’il garda ensuite pendant les débats au sujet du programme. Il ne le critiqua pas directement tout en soulignant qu’il serait inapplicable en Provence. Il admit le nombre important de mendiants dans sa province, comme dans tout le royaume.
 

Mais il signala que ces derniers n’avaient pas formé de bandes de malfaiteurs, et qu’il n’avait pas reçu de plaintes à leur sujet. D’après lui, le système alors en place des institutions de charité fonctionnait parfaitement bien, et il n’y avait aucune raison d’en changer localement.

 

Les autres critiques ne furent pas aussi modérées. Un mémoire anonyme écrit par un des subordonnés de la Tour contenait des dures attaques contre la déclaration du 3 août 1764, et contre le pamphlet « Résultat de la Mendicité » dans lequel le gouvernement expliquait et décrivait son programme.

  

La première attaque porta sur les dépenses en soulignant que l’initiative royale précédente pour contrôler la pauvreté avait coûté 1100000 livres à la Provence et conduit à la ruine les hôpitaux généraux. De plus on soulignait que l’état de mendicité des pauvres ne résultait pas d’un choix personnel mais d’une nécessité imposée. 

 

Le pamphlet Résultat partait du principe que le manque de travail n’existait pas ce qui était faux. Il y avait des circonstances au cours desquelles la mendicité devenait involontaire, par manque d’emploi, par maladie, par un trop grand nombre d’enfants, par accident de la vie et par mauvais temps.

 

Plutôt que de chercher à punir les mendiants, l’Etat ferait mieux de leur trouver du travail en ouvrant, citait l’auteur, des ateliers de filage de coton. Les critiques vinrent aussi des 8 évêques de Provence dont aucun ne fut pas plus que l’archevêque favorable à la nouvelle législation. Ils montrèrent du doigt eux aussi, les résultats de l’ancienne politique royale concernant les hôpitaux.

 

Beaucoup de prélats crurent de leur devoir de proposer d’autres alternatives plutôt que d’accepter les nouvelles règles. Certaines pistes indiquées étaient farfelues comme celle de l’évêque de Fréjus qui proposait d’apprendre aux enfants de mendiants le métier de garçon de cabine. D’autres furent plus sérieuses.

 

L’évêque de Glandevès, région des montagnes de Haute Provence, où une proportion comprise entre 1/4 et 1/3 de la population était forcée à la mendicité pour survivre, notait que la raison principale en était le chômage rural dans les mois d’hiver et suggérait d’apprendre aux paysans à carder la laine pendant cette période.

 

Celui de Riez réalisa que la cause majeure de la pauvreté rurale venait du fait qu’une fois payées les taxes et servitudes aux seigneurs, les paysans qui n’avaient plus assez pour vivre, laissaient leurs terres à l’abandon, sans replanter pour la moisson suivante. Il suggérait la création d’une banque de grains pour prêter des semences aux semeurs.

 

Les gens du Roi aussi se joignirent aux critiques dans une autre direction. Les procureurs de Provence suggérèrent une méthode de traiter la mendicité en demandant à l’Eglise de rembourser les biens qu’elle détenait et qui était en théorie « le patrimoine des pauvres ».   

 

Au vu de toutes ces oppositions au projet, il est étonnant que le gouvernement ait persévéré dans sa tentative d’établir ses dépôts de mendicité en Provence, pays d’Etat, et à ce titre doté de corps constitués intermédiaires comme le Parlement et les Etats de Provence, capables de bloquer dans les faits sa volonté de changement du système alors en vigueur.

 

Ceci combiné au fait que même l’intendant royal, aussi Président du Parlement, sympathisait avec les thèses des leaders de la province, permit à la Provence de soutenir avec succès, une lutte contre la nouvelle réglementation royale.

 

La première étape de cette fronde fut le refus du Parlement d’enregistrer l’édit royal. Les parlementaires ne capitulèrent que lorsqu’il fut remarqué que seule la Provence refusant l’application de la règle, elle serait bientôt envahie de mendiants venus pour échapper aux rigueurs de la nouvelle législation coercitive.

 

Puis lorsque l’édit fut finalement pris en compte, l’administration du Roi qui avait prévu d’en ouvrir 6 en Provence, se trouva en butte à toutes sortes de difficultés et de motifs de délai, car chaque ville choisie pour ces implantations rechignait à recevoir son dépôt, ce qui conduisait l’intendant à rejeter ces sites un par un.

 

Mais la confrontation majeure entre l’Etat et la province vint de la façon de financer ces installations. En pays d’élection, la règle était que les fonds devaient provenir d’un supplément de la taille de 3 deniers par livre. Mais en pays d‘Etat, le gouvernement ne pouvait directement lever cette taxe, car les provisions pour les dépôts devaient être votées par les Etats de la province.

 

Après bien des négociations, l’Etat força la levée des fonds pour les autres pays d’Etat comme la Bourgogne, le Languedoc ou la Bretagne. Mais ceux de Provence restèrent récalcitrants. Leur argument fondé fut qu’il avait déjà payé cette taxe. Mais il était bien trop complexe et difficile à appréhender.

 

La base de leur plainte venait de ce que l’Etat royal leur devait déjà plus de 1446000 livres pour suppression d’une série de charges municipales en 1724. Au lieu de régler cette somme, l’Etat avait promis d’en réserver l’usage à la construction des hôpitaux de Provence, ce qui ne fut jamais honoré.

 

Les responsables provençaux déclarèrent donc que sauf remboursement des sommes dues par le gouvernement, ils considéraient qu’ils avaient déjà financé les dépôts. Comme l’argument était fondé, car les Etats de Provence ne payèrent jamais leur installation effective.

 

3 le fonctionnement des dépôts

 

Les dépôts de Provence fonctionnèrent de 1767 à 1776. En 1773 par exemple, plus de 2600 pauvres furent arrêtés pour cause de mendicité et plus de 2000 condamnés au confinement en dépôt. Leur organisation et leur fonctionnement furent loin de la réputation d’efficacité qui les avait fait naître.

 

A  Aix, le bâtiment dédié à cette fonction fut remarquablement mal conçu, trop petit et insalubre. Les conditions de séjour y étaient très dégradées par la surpopulation qui y avait trouvé place dans des petites pièces où l’on s’entassait à 20 ou 30, et où l’dormait à même le sol sur de la paille.

 

Des latrines avaient été aménagées au dessus de tranchées qui dégageaient une odeur fétide se mêlant à celle des pensionnaires. Ceci joint à la mauvaise qualité de la nourriture entretenait un foyer permanent d’insalubrité avec des épisodes successifs d’apparition de fièvres putrides et malignes.

 

Lorsque les malades du dépôt étaient emmenés à l’hôpital, ils en infectaient rapidement les bâtiments et les alentours de leurs maladies. De plus l’intendant rapportait fréquemment que le dépôt était en si mauvais état que de nombreux mendiants s’en échappaient aisément.

 

Dans ces conditions, le débat sur l’utilité de ces lieux de confinement des mendiants resta ouvert pendant toute la durée de leur existence. Leur abolition en 1776 ne fut pas le fait du rejet unanime qu’ils inspiraient, mais bien celui d’un changement de personnel de l’administration royale, provoqué par Turgot lors de son bref passage à la tête du gouvernement.

 

Turgot pensa que ses ateliers de charité représentaient une bien meilleure solution au problème de la pauvreté que celle offerte par ces dépôts inefficaces et mal administrés. Il ordonna de les fermer en 1776. Son successeur, Senac de Meilhan puis Necker essayèrent de les rouvrir, ce qui fut fait partout sauf en Provence.

 

Une fois de plus on ressortit les vieux arguments contre leur installation et l’intendant du Roi soutint qu’ils n’étaient pas nécessaires localement, puisque leur suppression n’avait pas provoqué plus de meurtres et de vols que par le passé.

 

Les Etats de Provence se préparèrent à réengager la bataille contre leur financement par la province, mais ce ne fut pas nécessaire car le gouvernement ne pressait pas non plus leur réouverture. Si bien qu’ils ne furent jamais rétablis. Quant aux ateliers de charité chers à Turgot, leur succès fut salué partout en France, alors que l’Etat ne chercha même pas à en implanter un seul en Provence.

 

4 Conclusion

 

L’histoire  de ces dépôts de mendicité illustre parfaitement les difficultés que rencontra le pouvoir du Roi en essayant d’implanter et de financer un système d’ampleur nationale pour assister les pauvres sous l’Ancien Régime, tant que les structures intermédiaires du pouvoir comme les Parlements et les Etats de province subsistèrent et bloquèrent toute initiative en ce sens.

 

Ce ne fut qu’à la Révolution que ces barrières furent balayées par une administration centralisée capable de mettre en place un système national de bienfaisance. L’affaire des dépôts apparut en Provence comme un moyen de challenger les prérogatives royales.

 

Mais cela ne signifiait pas que les élites locales refusaient le principe de responsabilité de l’Etat en matière d’assistance publique, alors qu’ils avaient abandonné celui précédemment employé de charité par dons pieux. Car la Provence publia dans les dernières années une série d’ouvrages et de pamphlets qui cherchaient des solutions alternatives au traitement et à l’éradication de la pauvreté.

 

 5 les idées des philosophes provençaux sur la question des pauvres

 

51 Mirabeau

 

Le plus renommé de ceux qui s’intéressèrent au sujet fut Victor de Riquetti, marquis de Mirabeau, l’Ami des Hommes, l'un des physiocrates de son temps, père du tribun qui s’illustra sous la Révolution, laudateur de l’agriculture comme source universelle de richesse et inventeur du slogan « l’impôt unique sur le produit net ».

Il fut le desciple de François Quesnay (1694-1774) médecin et économiste, penseur du roi Louis XIV et gondateurs de la première école d'économie, celles des Physiocrates. Il s'illustra par la publication de son Tableau économique de 1758, qui constitua la première représentation schématique de l'économie.  


La pensée de Mirabeau est un exemple de la tendance croissante dans les années 1780, à croire en la sécularisation et à la philosophie des Lumières, et à examiner le problème de la pauvreté sous un angle exclusivement économique, en excluant tout contexte religieux et moral.

 

Dans son ouvrage « l’ami des hommes ou traité de la population » publié de 1756 à 1760, écarta la notion cardinale qui avait présidé à l’implantation des hôpitaux généraux, qui voulait que les pauvres n’étaient dans leur état que du fait de leur paresse, de leur oisiveté.

 



Victor Riquetti, marquis de Mirabeau (1715-1789) et François Quesnay (1694-1774)

Il déclara que les racines du mal étaient économiques et qu’il avait son origine dans la persistance en France d’une agriculture inefficace et surchargée. Il comprit avec quelques autres la véritable nature du paysan français, sa dévotion à la terre, et sa persévérance à endurer un travail dur et éreintant pour en obtenir une parcelle.

 

Le paysan n’était pas pauvre par paresse mais parce que le découragement de ne jamais rien obtenir le conduisait à baisser les bras au milieu de beaucoup de contraintes. Il travaillerait toujours dur pour son propre intérêt. Il fallait donc lui faciliter l’accès à la propriété rurale en supprimant les causes de son découragement.

 

Il s’agissait d’une solution purement économique à un problème de même nature. En aidant les pauvres, les Œuvres faisaient plus de mal que de bien : « en général les hôpitaux accroissent la pauvreté au lieu de la diminuer, et tourmentent plutôt que n’aident l’humanité ».

 

Les Œuvres gaspillaient leurs ressources qui pouvaient trouver une meilleure utilisation. Il donna l’exemple hôpital rural idéal, avec 4 lits restés vides car son équipement était insuffisant pour lui permettre de fonctionner correctement. Un curé transforma ce capital en dots pour les filles de paysans et en une sorte de banque pouvant prêter des grains les années de mauvaises moissons.

 

Mirabeau déclara qu’une telle transformation était plus utile aux pauvres que l’hôpital charitable car la charité des temps nouveau consisteraient moins à aider les pauvres qu’à préserver la propriété. Pour y parvenir, il se fit l’avocat d’un système de prêts bancaires financés non pas par la charité privée mais par l’Etat.

 

Sa proposition de création de banques rurales montra le changement de mentalité qui se concentrait à présent sur la misère rurale et non plus urbaine, alors que la pauvreté était jusqu’alors considérée comme une faire municipale aidant au moins les miséreux de la ville.

 

La solution ne consistait pas à donner un métier aux enfants des pauvres dans les Œuvres, pour qu’ils deviennent artisans en ville. La grande misère résidait à la campagne et même dans de plus grandes villes qu’Aix, la majorité des nécessiteux venaient en fait du terroir alentour.

 

Mirabeau souligna le besoin d’un traitement rural de l’assistance publique, convaincu qu’il était de la supériorité de l’agriculture sur toutes les autres formes de richesse. Les villes lui paraissaient comme des excroissances économiques, sources de luxe qui répandait son pouvoir de corruption sur les campagnes environnantes.

 

Ces réflexions étaient concomitantes à celles concernant l’autre problème nouvellement apparu, celui des enfants trouvés. Au XVII° siècle, le souci de remédier à la pauvreté ne concernait que les mendiants adultes.

Mais l’attention du public fut ensuite attirée au XVIII° siècle, par le phénomène alors en pleine croissance des naissances illégitimes d’enfants ensuite abandonnés.

 

Un intérêt supplémentaire fut trouvé à ce phénomène par la naissance d’une nouvelle littérature sentimentale illustrée par des écrivains comme Jean Jacques Rousseau. Mais pour Mirabeau, ne le considéra que sous l’angle économique. Il était persuadé que de plus en plus de cultivateurs délaissaient la culture parce que les villes les drainaient, et il trouvait un intérêt à remplacer ces bras manquants par ceux des enfants trouvés.

 

Ainsi une mère illégitime dont le traitement moral traditionnel aurait été d’être considérée comme une pécheresse indigne, devait au contraire être honorée pour avoir contribué à un accroissement de population. Enfin, dans le même ordre d’idées, déplorait la pratique traditionnelle qui consistait à éduquer les enfants trouvés pour qu’ils deviennent cultivateurs, au lieu de leur apprendre la culture du sol.

 

Les idées de Mirabeau étaient partagées depuis longtemps par des philosophes locaux comme Achard, médecin marseillais, dans son ouvrage « Description des villes, bourgs, villages et hameaux de la Provence ancienne et moderne », lequel dans sa description des hôpitaux d’Aix eut un commentaire caustique pour la crise financière traversée par les Œuvres, et préconisa de les regrouper en une seule grosse unité de soins. Achard rejoignait totalement Mirabeau dans sa proposition d’éducation et d’emploi des enfants trouvés en tant que cultivateurs.    

 

52 Miollis

 

Le plus représentatif des intellectuels de cette époque intéressés par le traitement du problème de la pauvreté, fut  sans doute Jean Joseph Baptiste Honoré Miollis, auteur des pamphlets « Réflexions importantes sur létat présent des communautés de campagne en Provence » et « Mémoire sur les enfants trouvés ».

 

Par une approche séculaire, rationnelle et scientifique du problème, il contribua par ses écrits, à éclairer l’opinion publique des années 1760 jusqu’à la Révolution autant qu’avait pu le faire au temps de la Contre Réforme la religieuse exaltation des ouvrages de Pierre Joseph de Haitze, lorsque que les Œuvres furent crées.

 

Ces 2 hommes avaient la même origine sociale, celle des officiers d’administration qui dominaient alors la ville d’Aix. Haitze né en 1656, était le fils d’un homme de confiance du comte d’Allais, gouverneur de Provence, alors que Miollis né en 1743, eut un père qui occupa d’abord une charge de lieutenant criminel de sénéchaussée pour terminer sa carrière au poste d’assesseur et de conseiller à la Cour des Comptes.

 

Haitze se consacra à ses études, publications et à ses fonctions de membre de la Compagnie du Saint Sacrement, de secrétaire de l’œuvre des Prisons de 1686 à 1689, puis de recteur à la Miséricorde de 1702 à 1709. Il rédigea de nombreux pamphlets argumentaires pour les levées de fonds de ces institutions et produisit un volumineux ouvrage sur l’histoire d’Aix.

 

Haitze considérait la charité comme un devoir chrétien dans le seul but de « plaire à Dieu », et parce que le don pieux bénéficiait à la fois au donneur et au receveur. Pour lui, les recteurs donnaient de l’aide spirituelle, et par leur action, les ignorants étaient éduqués et les criminels comprenaient l’énormité de leurs fautes.

 

Miollis avait lui un regard totalement laïc sur ces questions. L’assistance aux pauvres était une affaire d’Etat et son traitement incombait à une « administration régénérée et performante ». Il ne se sentait pas du tout concerné par le salut des âmes des pauvres. Il proposa un système d’injonctions morales renforcé par l’action de l’Etat, similaire à celui qui avait eu cours sous l’antiquité, à Sparte.

 

La pauvreté n’avait rien à voir avec la paresse des miséreux mais était le résultat d’un point d’équilibre entre forces économiques. Il cherchait à alléger la vie quotidienne des paysans par réforme du système des taxes, en y incluant l’abandon de l’exemption des nobles de la taille.

 

Obnubilé comme d’autres par l’augmentation nécessaire du nombre des cultivateurs, il tourna son attention vers l’affaire des enfants trouvés dans son Mémoire sur le sujet. Comme Buffon dans un autre domaine, il collecta toutes sortes de statistiques et fit des expériences sur par exemple la ventilation des hôpitaux et les biberons pour nouveaux nés.

 

Ses travaux  reflètent parfaitement l’esprit des Lumières quant aux possibilités d’amélioration des conditions de vie de l’homme. Comme Haitze, un siècle plus tôt, il magnifia le besoin de passer de la charité à la bienfaisance.

 

53 le passage à la bienfaisance étatique

 

En 1789, les communautés de Provence se réunirent en Etats Généraux pour rédiger des cahiers exprimant leurs opinions sur les grands problèmes de la nation. Evidemment l’une de ces questions était relative à la protection des pauvres. Seule la Noblesse ignora ce point. Le Clergé continua de préconiser une solution par les Œuvres caritatives. 

 

Le Tiers révéla à l’opinion citoyenne de cette époque pré révolutionnaire, qu’elle aurait à accepter la nécessité d’un système national de bienfaisance, administré par l’Etat. Les cahiers remis par 10 des 113 communautés de Provence mentionnèrent ce problème d’aide aux pauvres, mais aucun ne fut favorable à un système municipal.

 

Beaucoup d’autres suggérèrent que les recteurs des Œuvres soient élus par les conseils municipaux, position équivalente à la reconnaissance de la responsabilité de l’Etat pour administrer les miséreux, et aussi position qui ne fut clairement écrite que par les gens de Peypin d’Aygues et de Saint Martin de la Brasque.

 

Lorsqu’en 1790, le Comité sur la Mendicité, nommé par l’Assemblée Constituante, proclama l’établissement d’un système national de bienfaisance, il ne produisit rien de nouveau. Sur ce terrain comme dans bien d’autres domaines, la révolution des esprits avait préparé les hommes de ce temps à l’avènement des changements espérés.

Sous les Jacobins, on procéda à la mise en place du système par une série de décrêts qui nationalisa les hôpitaux et vendit leurs biens, qui établirent la responsabilité de l'Etat en tant que gestionnaire de ces institutions et procura des subsides d'Etat à des groupes sociaux jusque là négligés comme les vieux paysans et artisans invalides. 

Malheureusement, le dit système ne fonctionna pas bien du tout. La vente de leurs biens priva les hôpitaux de leurs ressources principales et le gouvernement occupé par son effort de guerre, n'alloua pas suffisemment de crédits pour leur fonctionnement. Les pauvres souffrirent donc encore davantage.

Sources:

Poverty ans charity in Aix en Provence (1640-1789) par Cissie F Fairchilds
Le mouvement physiocratique en France par Georges Weurlesse

Par le parisaquasistain - Publié dans : Histoire d'Aix et de Provence
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Mardi 10 novembre 2009

Les chroniques précédentes décrivent la situation des Œuvres dans leur contexte religieux et social des années 1680 aux années 1760. Ces institutions entrèrent ensuite dans une période de crise qui s’étendit jusqu’en 1789 et pendant laquelle à la fois les dimensions du problème caritatif et la perception qu’en avait la société changèrent. La charité traditionnelle fut peu à peu répudiée par l’opinion publique en tant que moyen adapté aux soins à donner aux pauvres.

    

Ce changement d’attitude provint de l’évolution intellectuelle qui sous tendait les transformations de l’Ancien Régime à la veille de la Révolution. Les nouvelles données sociales et économiques, l’accroissement de population et du nombre des naissances illégitimes, l’augmentation des prix et le déclin des industries traditionnelles d’Aix durcirent les conditions de vie des miséreux.

 

Ce fut au moment où le besoin de secours des pauvres augmentait que les ressources des Œuvres par donations diminuèrent ce qui les entraîna au bord de la faillite. Cette baisse des dons pieux provenait d’un changement des mentalités, lui-même issu d’une croissance de la déchristianisation.

 

Les gens cessèrent de faire des dons caritatifs car ils ne se préoccupèrent plus du salut de leurs âmes. Cela entraina une inefficacité des Œuvres qui provoqua en retour un mécontentement du public à leur endroit. Un cercle vicieux s’installa : le changement d’état d’esprit du public fut la cause de la crise financière qui elle-même contribua au mécontentement des gens envers les Œuvres.

 

1 les causes de l’aggravation de la pauvreté en Provence

 

Il n’existe pas de preuve statistiquement établie que la demande de secours charitable se soit accrue après 1760. Le nombre de personnes secourues par les institutions ne fluctua pas. Mais tous les indicateurs économiques indiquent que les conditions de vie des miséreux devinrent pires que par le passé, à la fois dans Aix et dans son terroir.

 

Le facteur majeur de ce phénomène résida dans l’augmentation de population qui en Provence comme dans le reste de l’Europe, débuta vers 1740. Mais dans cette province, contrairement à partout ailleurs, le pic de population concernant la période de l’Ancien Régime se situa à l’extrême fin du XVII° siècle.

 

La croissance démographique fut stoppée net en 1720 par l’épisode de peste qui vit Marseille perdre la moitié de ses 100000 habitants et le nombre d’habitants d’Aix passer de 29000 à environ 16000. Alors qu’ensuite le repeuplement fut rapide dans la plupart des zones touchées par l’épidémie, Aix ne retrouva pas ses niveaux de population d’avant 1720.

 

Ce n’est qu’après 1740, qu’elle commença de progresser et atteint de nouveau le chiffre de 25000 habitants à la fois en 1765 et en 1793. On pourrait croire que ce fut à cause du rythme plus faible des naissances à Aix contrairement aux autres villes. Ce ne fut pas le cas car il resta stable pendant cette période.

 

La cause de cette stabilité de peuplement provint de ce que de nombreux aixois quittèrent la ville pour tenter leur chance à Marseille. Ce fait seul indique déjà un accroissement des difficultés de survie  du menu peuple à Aix. Mais d’autres facteurs jouèrent aussi dans ce sens.

 

Le premier d’entre eux fut la croissance inédite du taux d’enfants provenant d’unions illégitimes, qui créa un nouveau problème auquel furent confrontées les Œuvres : celui des enfants abandonnés dits « enfants trouvés », qui  s’accrut considérablement après les années 1770.


Le second facteur est que le taux accru de la population après 1740 fut le fait de la campagne aixoise qui se peupla énormément et non celui de la ville intra muros où il resta stable. Cet indicateur appliqué au terroir d’Aix montre une augmentation d’une base 100 en 1716 à 153 en 1765, qui se poursuit ensuite.

 

L’augmentation du nombre des ruraux aggrava la misère déjà patente dans les campagnes où les ressources en terres, travail et pain manquèrent encore plus. Un nombre accru d’hommes avec leurs familles vinrent en ville pour mendier.

 

Alors que l’ordonnance contre de la mendicité de 1724 provoqua l’arrestation de 151 miséreux, celle du 3 août 1764 appliquée au cours de l’année 1773, fit passer ce chiffre à 2631. Les mendiants d’origine rurale  envahirent les églises et les coins de rues. Or la mendicité était déjà un problème incorrectement traité par les Œuvres depuis le XVII° siècle.

 

Le troisième facteur aggravant, bien plus pénalisant que les autres, fut l’augmentation du coût de la vie après 1760, phénomène qui continua au cours des dernières décades du XVIII° siècle. Pendant cette période, les prix des vêtements, du logement, et surtout de la nourriture bondirent de plus de 65%  alors que les salaires n’augmentaient que de 22%.

 

Le prix du pain noir des pauvres  passa de 18 deniers par miche en 1750, à 29 en 1783, alors que le salaire journalier d’un charretier n’augmenta que de 15 à 19 sous. Le choc ainsi crée fut extrêmement dur pour les journaliers agricoles et ces professions qui de tout temps avaient eu du mal à joindre les 2 bouts, vinrent accroître le nombre des demandeurs de charité publique.

 

Un dernier facteur de crise toucha les artisans pendant les 30 dernières années de l’Ancien Régime. Aix avait toujours connu un nombre trop élevé d’artisans dans tous les métiers par rapport à la clientèle locale. A partir de 1760, ils connurent une crise encore plus profonde.

 

Ceux du textile, l’activité traditionnelle aixoise, furent confrontés au changement de mode féminine qui encouragea l’utilisation de cotonnades et mousselines plus légères et attirantes que les productions aixoises classiques bien plus lourdes.

 

La tannerie, 2° industrie prépondérante à Aix, déclina aussi à cette époque. Les industries du roulage et du gardiennage qui avait du leur prospérité passée au rôle de marché régional de la ville, souffrirent particulièrement dans les dernières décades du XVIII° siècle.

 

Le poids économique d’Aix dans le commerce provençal fut de plus en plus éclipsé par la montée en puissance

du grand centre marseillais qui allait culminer au XIX° siècle. Ce fut donc au moment où tous les indicateurs économiques locaux passaient au rouge, que les besoins en charité publique augmentaient considérablement, que les Œuvres furent paralysées par la baisse  de leurs ressources provenant des dons pieux.

 

2 les causes du déclin des donations pieuses traditionnelles

 

En 1760, 2 des plus importantes institutions charitables, l’Hôtel Dieu et l’hôpital général furent près de fermer leurs portes à cause de difficultés de trésorerie les menant à la faillite. La cause de leurs ennuis provenait de l’assèchement des donations charitables, leur principale ressource financière. Ce phénomène fut constant tout au long du XVIII° siècle.

 

Les données provenant des livres de comptes de la Charité de 1706 à 1794, illustrent bien ce déclin des dons. Dans les premières décades du siècle, les dons représentaient 4 à 5000 livres par an, puis entre 1730 et 1750 ce chiffre passa à 2500 livres, puis après 1750  il oscilla entre 1000 et 2000 livres pour s’effondrer au début des années 1780 à quelques centaines de livres.

 

Les autres institutions charitables aixoises connurent le même sort. De moins en moins de gens firent des dons charitables directs ou par donations testamentaires. En 1710, 80% des dernières volontés des décédés incluaient des legs de toutes sortes aux Œuvres, tandis qu’en 1770, il n’y en avait plus que 30%  

 

Au cours du siècle, un changement majeur de comportement du public intervint par étapes en ce qui concerne la pauvreté et la charité.  Ce qui sous tendait ce changement, ce n’était pas une insatisfaction du public causée par la politique de charité des Œuvres ou une attitude plus dure envers les pauvres. C’était simplement le rejet de la conception chrétienne classique concernant la charité.

 

Les mentalités évoluèrent au fur et à mesure que la vague de déchristianisation progressa en France au cours du XVIII° siècle. La manière d’être du public changea en ce sens que les provençaux n’eurent plus cette terreur profonde face à la mort. La crainte intense des périls du Purgatoire et des tourments de l’Enfer, caractéristique des époques antérieures diminua d’intensité dans la conscience populaire.

 

Au XVII° siècle, les testaments étaient pleins de demandes de processions et de contenaient des provisions pour faire dire des messes pour le repos de l’âme des testateurs. Après 1760, les demandes de processions funéraires disparurent complètement, et celles concernant les messes se firent de plus en plus rares.

 

La cause de ce changement dans les us et coutumes locales fut d’abord le résultat de la percée et de la diffusion des idées des Lumières. Le mouvement débuta en Provence entre les années 1710 et 1740, quoique le niveau de culture littéraire y ait été généralement peu élevé.

 

De plus les conditions socio économiques s’étaient améliorées, par augmentation de l’espérance de vie suite à la croissance économique pendant cette période, par l’absence de guerre et par la mobilité accrue de la société. Il s’agit bien d’un changement dans les attitudes des masses populaires et non pas seulement dans l’esprit des élites éduquées.

 

Ce changement concerna les villes autant que le terroir provençal et toucha toutes les couches de la société depuis les journaliers jusqu’aux nobles. Ces derniers résistèrent le plus au mouvement des idées, alors que les bourgeois et les commerçants furent les premiers à abandonner les vieilles traditions.

 

Une fois que la notion de rachat des âmes par des donations charitables fut ébranlée puis oubliée, le déclin des Œuvres suivit tout naturellement. L’argument capital pour les levées de fonds par des legs et des quêtes successives ne produisit plus l’effet qu’il provoquait jadis.

 

D’autres facteurs accompagnèrent cette tendance de répudiation des institutions de charité. Le déclin des dons ne redora pas le blason des Œuvres aux yeux des aixois qui avaient investi en contractant des rentes auprès d’elles. L’aggravation du problème de la mendicité rendit le malaise de ces institutions patent pour le public. Le résultat de la baisse des ressources financières des Œuvres par le moyen des dons, fut un véritable désastre pour elles. 

 

3 la crise financière de 1760, l’exemple de la Charité à Aix

 

31 la situation des comptes à la Charité en 1760

 

Bien que très importante ait été la baisse des rentrées de fonds par les dons, elle ne fut pas la seule raison de la déroute financière de ces institutions qui les amena au bord du gouffre après 1760. La mauvaise gestion par extension des emprunts joua aussi un rôle primordial.

 

Quand les rentrées d’argent déclinèrent après les premières décades du XVIII° siècle, les Œuvres empruntèrent plus d’argent frais en augmentant l’appel de fonds par des rentes. Comme le déficit ne cessait de grossir d’année en année, ces sommes empruntées devinrent très importantes, et pour arriver à trouver des clients, les Œuvres augmentèrent aussi les taux d’intérêts des nouvelles rentes conclues.

 

En 1722, le paiement de l’intérêt des rentes coûtait près de 12000 livres par an à la Charité. En 1755, ce poste était passé à plus de 32000 livres. De plus le capital de certaines entes dut être remboursé lorsque l’œuvre ne pouvait pas payer les intérêts dus. Cet autre poste de rachat précipité passa de plus de 5800 livres en 1723, à plus de 38000 livres en 1754.    

 

Les Œuvres étaient entrées dans un cercle vicieux en empruntant de plus en plus d’argent pour payer les intérêts et le principal de l’argent déjà emprunté. Or, les recteurs connaissaient les dangers de cette pratique d’emprunt à tout prix pour équilibrer leur trésorerie à court terme.  

 

Déjà en 1751, ils parlèrent de créer un bureau général à la Charité pour réglementer les contrats de nouvelles dettes des Œuvres. Mais cela ne se produisit pas. Le recours à l’emprunt  continua jusqu’à ce que, en 1760, les institutions ne puissent plus payer les intérêts des rentes qu’elles avaient fournies aux donateurs d’argent frais.

 

A ce moment là, la Charité présentait un endettement de plus de 824000 livres avec un montant d’intérêt annuel à payer de plus de 40000 livres. Le 24 janvier 1760, la réunion du bureau général tant retardée, eut lieu. Les recteurs se trouvèrent devant l’obligation d’avoir à lever 50000 livres ou de devoir déclarer l’institution en faillite et de mettre ses résidents à la rue.

 

32 la réaction tardive des recteurs

 

Lorsqu’ils réalisèrent enfin le sérieux de la situation, les recteurs pensèrent d’abord faire appel à ces gens qui traditionnellement les aidaient comme le gouvernement du Roi, la municipalité et Mgr l’archevêque. Depuis le XV° siècle, l’Etat et l’Eglise se disputaient la supervision de la charité en France.

 

Bien qu’en théorie l’Etat l’ait emporté dans ce duel d’influence, l’Eglise ne baissa jamais ses prétentions dans ce domaine, lesquelles dépendaient du zèle de l’archevêque en poste. Par exemple le cardinal Grimaldi donna en 1684, 30000 livres à 7 institutions de charité. Il avait aussi possibilité d’une autre sorte d’influence.

 

En  1762, la demoiselle Chambon, fille héritière du sieur Randolphe Chambon, seigneur de Velaux légua 40000 livres à la Charité mais spécifia que cela ne se ferait que « sous la direction de l’archevêque » qui put donc arbitrer la situation crée par la donatrice, comme il le faisait dans les disputes des Œuvres pour le maintien de leurs prérogatives de quêtes.

 

Le Roi et son gouvernement disposaient de plusieurs moyens d’intervenir dans le domaine de la charité. Il constituait un donateur important en tant que « père des pauvres » et montreur de l’exemple à suivre. Anne d’Autriche fut « fondatrice et bénéficiaire en chef » de la Charité d’Aix.

 

En 1643, l’institution reçut un cadeau royal fait de 10 « émines » ou « minots » de sel, pesant chacun plus de 170 livres, et venant des Greniers à Sel de Marseille et de Berre. En 1660, lors de sa visite à Aix, Louis XIV donna  à l’hôpital général le produit d’une taxe nouvelle de 15 deniers par paquet de cartes neuves et de dés, de 2 sous 6 deniers sur les paquets de tarots, et de 20 sous sur chaque livre de tabac vendue en Provence.

 

Le Roi contrôlait la création des Œuvres auxquelles il accordait des lettres patentes pour confirmer leur existence légale, et donc d’hériter de la propriété d’autrui. Les Gens du Roi, au Parlement d’Aix, enregistraient les règles d’admission des pensionnaires, les horaires de travail et autres détails de fonctionnement de ces institutions.

 

Le Parlement servait de cour de 1° instance pour les affaires judiciaires concernant les Œuvres. En délibérant sur ces cas, il invoquait invariablement le « droit des pauvres », une doctrine survivante de la loi coutumière de Provence qui voulait que ces institutions aient un intérêt prioritaire à celui des particuliers.

 

La municipalité aussi avait des prétentions à l’administration des Œuvres car ses membres étaient des « recteurs nés » siégeant aux grands bureaux de ces institutions. Elle leur fournit du blé pendant la peste de 1720, la famine de 1749 et leur attribuait le produit des amendes de police pour petites infractions en ville. On comprend donc pourquoi, dès que la crise financière s’étendit, les Œuvres firent appel à ces 3 grands corps pour les tirer de ce mauvais pas.

 

La première de leurs actions fut de décrire la situation telle qu’elle se présentait à l’intendant, Gaulois de la Tour, de façon à ce qu’il fasse débloquer rapidement  les 4000 livres de taxes dues par les Cinq Grosses Fermes depuis 2 ans.

 

Les précédentes réclamations de la Charité envers le Roi s’étaient montrées sans effet, mais une série de lettres de la Tour à Trudaine, contrôleur général, lui expliquant que cette institution risquait dans sa banqueroute de remettre ses mendiants à la rue, déclencha un paiement partiel des sommes.

 

L’archevêque contacté et dont « les attentions et dons pour les pauvres ne connaissaient pas de limite » offrit 200 louis d’or c'est-à-dire 4800 livres, pour aider à remettre à flot la Charité. La municipalité offrit aussi 90 charges de blé à l’institution.

 

En tout, les quelques 16000 livres récoltées ne furent suffisantes que pour couvrir les dépenses courantes de fonctionnement et pour permettre de garder les pensionnaires. Il ne restait plus de 40000 livres à trouver. On ne pouvait espérer les obtenir qu’en vendant des actifs.

 

On commença donc à vendre les propres rentes de l’institution, ce qui était interdit puisque le capital engagé par elles leur devenait inaccessible dès que la rente débutait. Cependant pour les plus renommés de ceux à qui la Charité avait prêté des fonds comme l’Hôtel de Ville de Paris et le Clergé de France, des exceptions pouvaient être faites selon la gravité de la raison qui motivait la démarche du demandeur.

 

Cela avait un coût. Le capital remboursé ne pouvait être qu’inférieur à sa valeur faciale, et l’institution perdait définitivement la confiance de son rentier. A court terme ces actions furent désastreuses mais permirent de récupérer 18000 des 40000 livres dues.

 

32 la réaction des créanciers

 

Mais les actions prises par les recteurs ne tranquillisaient pas les créditeurs de la Charité qui eurent peur que de futures aliénations de capital ne ruinent l’espoir de futurs revenus. Ils se réunirent et engagèrent 2 avocats spécialistes de ces questions, lesquels obtinrent du Parlement, en novembre 1760 un « acte interpellatif » c'est-à-dire une injonction à ne plus avoir recours à ces demandes de remboursement des actifs prêtés.

 

Les plaignants se fondaient sur la loi sur les banqueroutes qui voulait que le failli ne possédait plus ses biens puisqu’ils appartenaient alors à ses créditeurs. Comme la Charité était reconnue comme étant dans ce cas, on interdit aux recteurs de monnayer d’autres actifs.

 

Ils demandèrent aussi qu’une délégation de 12 d’entre eux soit autorisée à consulter les livres de comptes de le l’institution, ce qui fut fait le 24 novembre 1760. Ils trouvèrent beaucoup d’irrégularités comptables, certaines bénignes et d’autres plus sérieuses.

 

On accusa les recteurs de s’auto perpétuer en violation des règlements de l’œuvre qui limitaient cette charge à 3 ans. On prétendit que certains d’entre eux avaient profité des commandes de vivres pour recevoir des pots de vin des acheteurs. On leur reprocha d’avoir systématiquement évité les réunions du  bureau général, supposé être le chien de garde financier des Œuvres.

 

On ne trouva trace en effet que de 3 de ces réunions sur une période de 40 ans alors que les règlements stipulaient une assemblée annuelle. On se plaignit que les aliénations des rentes effectuées aient pu avoir lieu sans la permission expresse du bureau général. Toutes ces irrégularités fondaient le délit de mauvaise gestion, qui pouvait rendre les recteurs responsables sur leurs biens.

 

En principe les règlements exemptaient les recteurs de cette sanction, mais le fait qu’ils n’aient pas rempli correctement leurs devoirs pouvaient annuler cette protection. De plus ces derniers étaient les « tuteurs des pauvres »  et donc responsables de la manière dont ils avaient géré leurs pupilles.

 

La démarche des créditeurs constituait une véritable attaque frontale de la Charité. Pour eux, une rente souscrite auprès de cette dernière, n’apparaissait que comme un investissement ordinaire. Ils s’attendaient à ce que cette institution gère ses affaires avec les règles et l’efficacité requises ordinairement.

 

Ils pensaient que si un quelconque marchand s’était livré à de pareils actes de mauvaise gestion, on l’aurait déclaré non seule failli, mais de faillite frauduleuse. Ils se montrèrent sourds à l’argument que la Charité n’était pas une affaire commerciale comme une autre, et qu’il fallait se montrer tolérant à cause des difficultés qui pourraient en résulter pour les pauvres résidents.

 

Ils soulignèrent qu’on n’avait jamais autorisé les recteurs à nourrir les pauvres aux dépens des créditeurs. Ils citèrent le cas de l’hôpital des Enfants Trouvés de Paris, qui fut forcé de fermer en 1709 par manque de fonds. Le fait que les enfants furent à cette occasion jetés à la rue et condamnés à mourir de faim et de froid leur apparaissait  comme certes regrettable mais néanmoins nécessaire.

 

Une pareille attitude faite de dureté commerciale et d’âpreté au gain montrait le grand changement par rapport à l’époque où les profiteurs étaient montrés du doigt et traités de sordides et de mécréants. Les valeurs mercantiles qui triomphaient et se diffusaient dans la société d’alors, étaient celles de la classe bourgeoise, même si ces derniers ne constituaient pas la majorité des rentiers de la Charité, au sens du XVIII° siècle.

 

On était bien loin de cette période de la fin du XVII° siècle, pendant laquelle toute la population d’Aix se déclarait favorable au « grand enfermement » des pauvres dans les locaux des œuvres caritatives. La sympathie pour les miséreux se perdait avec son corollaire de baisse des dons pour les aider à vivre.

 

33 le plan de redressement de la Charité

 

Les créditeurs sommèrent les recteurs de prendre des mesures propres à dénouer la crise. Une réunion du bureau général du 14 décembre 1760, abandonna la politique d’aliénation des rentes. Un programme de rétablissement des finances fut adopté. Le Roi l’adopta et lui décerna une patente.

 

Il prévoyait de couper les avoirs de la Charité en 2 parties, la Caisse des pauvres et la Caisse des créanciers. On espéra que les pauvres pourraient vivre des donations pieuses et de leurs salaires qui alimentèrent leur Caisse réservée aux dépenses administratives de l’institution.

 

Les revenus des rentes possédées par la Charité et les fonds des donations royales vinrent directement alimenter la Caisse des créanciers pour payer les revenus de leurs rentes dont on garantissait ainsi la pérennité, mais à taux réduit. Leurs intérêts des rentes viagères de 10%  et 9% furent portés à 7 et 6,5 %.

 

Lorsqu’un bénéficiaire de rente viagère mourait, le principal de son capital devait être divisé entre les autres rentiers de la Charité à un taux de 1 sou par livre. Pour les rentes perpétuelles, les plus nombreuses dans cette institution, on conserva le paiement du plein intérêt. Lorsque le rentier souhaitait récupérer son capital, il n’en recevait que les 2/3 de la valeur faciale.

 

Enfin le gouvernement du Roi promit de verser à la Charité, 30000 livres par ans en 1762, 1763 et 1764. Bien entendu cette largesse royale ne se fit pas sans un contrôle renforcé de l’institution, qui se traduisit par la création de la Commission Générale des Hôpitaux.

 

34 les contreparties du plan de sauvetage

 

La Commission  obtint, par lettres patentes de septembre 1761, la supervision de tous les hôpitaux et Œuvres de Provence. Elle était composée de l’intendant, de 2 présidents et de 6 conseillers au Parlement, de l’ancien avocat général et du procureur général en fonction. Son travail consistait à superviser l’administration financière des Œuvres et d’éviter que le cas de la Charité d’Aix ne se reproduise en Provence.

 

Une Œuvre ne put plus dès lors aliéner aucun de ses avoirs de plus de 500 livres. Elle devait faire approuver par cette tutelle, tout emprunt et se voyait établir un plafond d’endettement annuel de 30000 livres. Elle était obligée de faire approuver ses comptes annuels par la Commission qui avait droit de veto sur tout accord entre elle et ses créditeurs.

 

L’archevêque fut offusqué de cet accroissement du pouvoir royal dans le domaine de la charité car il avait le droit de supervision des affaires des Œuvres du diocèse. En avril 1765, la municipalité et les consuls informèrent le gouvernement remis par le prélat : soit la Commission Générale était abolie, soit les Œuvres perdraient son don annuel de 4800 livres à la Charité.

 

L’intendant de la Tour se joignit à la demande des consuls pour que la Commission soit dissoute, arguant que l’utilité publique devait prendre en compte l’ancienne prérogative par rapport à la nouvelle. Le gouvernement se montra réticent à prendre cette mesure et proposa un compromis selon lequel la Charité seule échapperait au contrôle de la Commission.  

 

Ce ne fut pas nécessaire car l’archevêque avait décidé pendant ce temps de revenir en arrière, et l’organisme royal continua d’exercer son plein contrôle durant les années 1760 et 1770. Sous sa férule, la Charité amorça son redressement financier depuis son état de quasi faillite.

 

La supervision rigoureuse de sa Caisse des pauvres permit de relâcher graduellement l’étau qui étranglait la Charité et la menaçait d’avoir à mettre ses pauvres à la rue, à la famine et à la mort. L’équilibre ne fut trouvé qu’en durcissant encore plus les économies dans les conditions de vie des pensionnaires, ce qui conduisit alors à des extrémités douloureuses pour eux.

 

On ne conserva que les activités des ateliers et fabriques rentables, et les autres comme la filature et le cardage de la laine furent fermés. Mais le pire fardeau fut supporté par les pauvres eux-mêmes dont on suspendit  l’admission de nouveaux pensionnaires.

 

C’est ainsi que juste au moment où les temps difficiles frappaient la vie de la cité, la seule ressource des pauvres que représentait une institution comme la Charité, fermait partiellement ses portes. D’autres suspensions d’accès eurent lieu en novembre 1767, mai 1768, juin 1769, mai 1770, juin 1771, mai 1779 et octobre et novembre 1779.

 

Le nombre des nouvelles entrées de pauvres qui représentait une moyenne de 50 par an avant la crise tomba à 20. Le nombre des pensionnaires admis à la Charité qui avait été de plus de 800 par an à la fin du XVIII° siècle, et qui s’était établi à 300 à 350 par an pendant les années 1740 et 1750, ne fut que de 106 en 1780. 

 

La Charité ne fut pas la seule Œuvre à connaître ce reflux de son accueil des miséreux. Cette décroissance des admissions et son corollaire d’augmentation des mendiants urbains intervinrent alors que le prix du pain augmentait ce qui durcissait encore les souffrances de ces miséreux.

 

35 les résultats

 

 Le plan d’économie adopté permit à la Charité de suivre son régime de survie malgré quelques difficultés vis-à-vis des créditeurs. Le gouvernement fut long à débloquer les 3 annuités promises de 30000 livres chacune. Certains créditeurs demandèrent le remboursement anticipé de leur capital malgré les contraintes restrictives appliquées.

 

Mais le processus de remboursement des dettes fonctionnait. En 1766, la Charité annonça qu’elle avait déjà remis plus de 172000 livres à ses créditeurs ce qui représentait un intérêt de rente économisé de 2600 livres par an. Plus de 4800 livres de débit furent effacées par la mort de certains possesseurs de rentes viagères.

 

En 1765, les paiements annuels de la Caisse des créanciers furent de plus de 56000 livres, chiffre qui se réduisit à 13000 livres pour l’année 1777. De plus les recteurs donnèrent priorité au remboursement des dettes envers les rentiers du menu peuple, ceux qui ne pouvaient pas tolérer de retards dans le paiement des échéances.

 

Durant les années 1770, le programme de remboursement se déroula correctement. En 1778, les recteurs rapportèrent un surplus de la Caisse des créanciers de plus de 4000 livres. Mais la santé financière de la Caisse des pauvres restait fragilisée par la baisse des revenus provenant des dons et quêtes.

 

Pour en finir avec le règlement de la dette, les recteurs de la Charité proposèrent de procéder à son règlement final. En 1780, ils soumirent au gouvernement l’idée de liquider  toutes les rentes de particuliers qui couraient encore  mais à 50% de leurs valeurs nominales. Leur paiement serait effectué soit en numéraire soit par échange avec les propres rentes que la Charité détenait sur le Clergé de France et autres institutions de premier ordre.

 

Necker alors ministre des finances hésita à cause de la violation des droits des créditeurs que représentait la baisse de 50% du capital remboursable. Puis il donna son accord et ces actions furent adoptées en juillet 1780.  Cela mit fin à 20 ans de crise financière à la Charité d’Aix.

 

36 les conséquences de la crise de 1760

 

L’exemple des avatars de cette institution ne fut pas unique. A la même époque et seulement à Aix, 3 autres Œuvres, l’Hôtel Dieu, la Miséricorde et les Insensés connurent les mêmes difficultés. En 1764, l’Hôtel de Dieu de Marseille accusait un déficit annuel de ressources de plus de 240000 livres. Les Œuvres de Brignoles, Apt et Draguignan  furent confrontées au même risque de banqueroute.

 

La Charité de Lyon avait emprunté 2 millions de livres au marché financier de Gênes pour payer ses dettes. Les mêmes problèmes agitèrent de 1760 à 1789, les hôpitaux français dont ceux de Bourgogne, Normandie et de Bretagne. 

 

 Ces années de crise détruisirent le concept de charité traditionnelle pratiquée dans le royaume. La majorité des établissements concernés fut suffisamment habile pour éviter la faillite pure et simple et réduisit drastiquement leurs activités pour simplement survivre. Le comportement d’indifférence religieuse qui s’étendait en France leur avait coûté leur support par l’opinion publique et leur raison d’être.

 

Après 1760, une nouvelle génération de recteurs animés de ce nouvel esprit prit le relais de celle des nobles de robe qui avaient dominé depuis longtemps les bureaux des institutions caritatives. Les minutes de leurs réunions les montrèrent plus intéressés par la santé financière des Œuvres que par le bien être des pauvres résidents.

 

Cette mutation des recteurs compta peu car ces dernières avaient, lors de la crise, perdu leurs indépendance et latitude d’action. Elles avaient fait appel à des organisations extérieures comme la municipalité, l’Eglise et l’Etat qui en profitèrent pour accroître leurs prétentions à gérer l’assistance publique. Après 1760, ces 3 grandes organisations intervinrent constamment dans l’administration de la Charité.

 

En novembre 1762, les recteurs acceptèrent d’abriter, sur une « suggestion » de l’archevêque, 2 enfants et un épileptique. Le mois d’après, un recteur expérimenté souhaita quitter son poste, mais l’archevêque se chargea de lui faire accepter de rester.

 

L’année suivante, on décida de fermer une des fabriques de laine, et une députation spéciale fut chargée d’expliquer le pourquoi de la chose à l’archevêque. En mai 1768, la Charité accepta de prendre en charge 2 enfants recommandés par la municipalité, alors que leur mère était toujours en vie, pratique contraire au règlement.

 

En 1783, la Miséricorde fit appel à la municipalité en réclamant une aide financière de crise. Celle-ci demanda alors qu’on lui rende à cette occasion les livres de compte de cette Œuvre, ce qui fut refusé par ses recteurs qui n’obtinrent alors plus aucun subside des consuls.

 

Mais le véritable gagnant dans cette course au contrôle des institutions caritatives fut l’Etat royal. Au travers de sa Commission Générale des Pauvres, il gagna la supervision quasi complète de leur administration financière.

 

Bien plus, l’Etat acquit au cours de cette période le sentiment que les actifs gérés par les Œuvres représentaient décidément un patrimoine appartenant à la nation, et que l’administration directe par ses services répondrait mieux au besoin d’assistance publique des pauvres que celle procurée par ces organisations. 

 

L’existence de la Commission prépara en réalité les esprits au recours à la nationalisation des biens des Œuvres qui fut d’abord tentée par Necker en 1780, et finalement mise en œuvre à la Révolution. La crise avait révélé l’inefficacité de la gestion par les institutions caritatives, ce qui ruina leur crédit intellectuel. L’opinion publique éclairée par les Lumières se tourna de plus en plus vers la notion d’assistance publique laïque, supportée directement par l’Etat.

 

Sources :

 

Poverty and charity in Aix en Provence (1640-1789)

Histoire de Provence par Michel Vovelle

Pitié baroque et déchristianisation par Michel Vovelle

Par le parisaquasistain - Publié dans : Histoire d'Aix et de Provence
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Dimanche 8 novembre 2009

Cela constituait le principal sujet de préoccupation et absorbait le plus clair du temps des recteurs en charge de cette partie capitale de la vie de ces associations. La plupart des discussions hebdomadaires des bureaux qu'ils dirigeaient étaient relatives à des problèmes d’argent.

Il ne s’agissait pas seulement de lever des fonds par donations, car les Œuvres se comportaient aussi en employeurs, clients, propriétaires fonciers et banquiers dans la communauté locale aixoise. C’est cet aspect financier de leur activité qui est analysé dans cette chronique.

1 Les ressources financières des Œuvres  

11 L’achat du salut des âmes par les donations pieuses 

La donation des personnes privées constituait la ressource principale des Oeuvres, pour qui un gros legs d’argent avait dans la plupart des cas présidé à leurs naissances. Par exemple, le marchand Jacques de la Roque avait en 1519, institué l’hôpital comme son légataire principal, à côté de ses propres héritiers comme son épouse et sa famille.

André de la Garde, procureur général du Parlement en 1722, fonda l’institution des Incurables, pour accueillir les malades rejetés des autres hôpitaux par un don de 18000 livres. Par la suite ces dons, réinvestis en terres ou en rentes leur procurèrent des revenus annuels stables. Les donations pieuses annuelles représentaient un apport essentiel à leurs actifs, bien que cette source de revenus déclinât par la suite, lorsque les Œuvres diversifièrent leurs portefeuilles patrimoniaux.

Par exemple à la Charité, les dons représentaient de 1690 à 1702, la principale source de rentrée d’argent alors que cet apport n’était plus que de 5% du total des recettes en 1751. Pour les plus petites Œuvres, ce poste des dons continua de représenter la part principale de leurs actifs, 35% pour l’œuvre des Prisons et les Insensés, et près de 75% pour le Mont de Piété.

Les donateurs alimentaient les institutions caritatives pour une raison simple. Il s’agissait tout simplement d’acheter le salut de leur âme. La peur du Purgatoire fut la clé de la croyance religieuse au XVII° siècle. Ce thème domina l'iconographie du moment, comme en témoignent les murs des églises et chapelles couvertes de représentations du Jour du Jugement Dernier, du Purgatoire et des tourments infligés aux damnés.

Les saints intercesseurs auprès de Dieu, et spécialement la Vierge Marie et Jésus, furent l’objet d’une dévotion particulière. Les mourants effectuaient des donations testamentaires en masse pour le repos de leurs âmes. L’espoir était patent chez les vivants, de pouvoir restaurer leur innocence par ce moyen.

Les pamphlets rédigés par les recteurs comme des argumentaires pour lever des fonds, promettaient ce salut très explicitement. La charité ouvrait les portes du Paradis. Lorsque quelqu’un donnait une importante somme d’argent, il achetait la garantie que les centaines de pauvres ainsi aidés, plaideraient sa cause au Jugement Dernier.

Les pauvres étaient de bons intercesseurs car leurs prières étaient réputées comme particulièrement agréables à Dieu et aussi très efficaces pour tirer une âme de pécheur hors du Purgatoire. La présence des 13 mendiants, symbolisant les Apôtres dans les cortèges baroques en Provence, atteste de leur rôle d’intercesseurs divins.

Ainsi par donation, on accomplissait d’abord un acte vertueux en lui-même, et on achetait ensuite les prières et plaidoiries des pauvres ainsi secourus, au jour du Jugement Dernier. C’est pourquoi tant de legs de donateurs stipulaient le nombre de prières à dire pour le repos des défunts.

Par exemple, Magdeleine Bonnard, fille d’un noble qui légua ses biens à la Pureté, les Filles Orphelines et les pauvres de la paroisse du Saint Esprit, indiqua que chaque Œuvre bénéficiaire devrait faire célébrer 100 messes pour le repos de son âme.

L’espoir du salut éternel ne constitua pas la seule motivation des donateurs. La philanthropie et la fierté individuelle jouèrent aussi un rôle dans ce phénomène. Une donation faite et reconnue était un moyen de laisser dans la mémoire de l’entourage, une image d’homme bon et généreux.

Ce dernier point était reconnu comme un désir humain naturel par les administrateurs des Œuvres, et même si le pamphlet « Mendicité abolie » déplorait ce mode de charité par motif non chrétien, ils l’encourageaient de fait. De même, les dons avec mention expresse du nom du donateur trouvaient grâce à leurs yeux.

Ainsi les fondateurs des Incurables qui avaient fait de gros dons à l’œuvre, furent considérés comme les patrons de lits particuliers, séparés des autres. Pour cela il fallait offrir 3000 livres ou plus et on devenait également recteur honoraire de l’institution.

Avec un don de 5000 livres ou une rente apportant un bénéfice de 200 livres par an, un philanthrope gagnait en plus, le droit de choisir l’occupant de son lit, droit qui pouvait être transmis à ses héritiers à perpétuité. Ceux qui donnaient 1000 livres à la Charité avaient le droit de suspendre leurs portraits peints dans le hall d’entrée, le tout à leur charge.

Les dons pouvaient prendre 2 formes, par legs testamentaire ou par dons lors des quêtes de charité ou lors des appels de fonds effectués par les Œuvres. Les legs concernaient des personnes à tous les stades de leur vie. A Aix dans la première moitié du XVII° siècle, pas moins de 70% des volontés testamentaires incluaient un legs à une fondation de charité, et provenaient de toutes les classes sociales.

Les dons provenant des nobles et des riches parlementaires prédominaient, mais les humbles y participaient aussi comme Jean Louis Dorée, un tailleur qui donna en 1744, 500 livres à la Pureté. Les gens donnaient non seulement de l’argent mais aussi des maisons, des terres, des rentes, du mobilier, des peintures religieuses, des effets d’habillement et même des charges privées.

De tels héritages donnaient beaucoup de travail aux Œuvres parce qu’il fallait les expertiser et vendre aux enchères le surplus non désiré, inspecter les biens immobiliers et fonciers et décider de leur conservation par l’œuvre ou de leur vente.

Le corollaire de ces héritages était que l’œuvre endossait aussi les poursuites judiciaires dont faisait éventuellement l’objet les biens légués. A cette époque où le litige était considéré comme un sport, et dans la ville où l’on ne pouvait faire un pas sans croiser un juriste, peu de familles acceptaient sans broncher le legs du défunt à une Œuvre.

Tous les héritages grands et petits étaient contestés et leurs suites encombraient les tribunaux pendant des années, en occasionnant des dépenses et de la complexité. Celui de Catherine Chambon  occupa tout le XVIII° siècle, et resta même sans solution, lorsque la Révolution confisqua tous les biens des Œuvres.

Le problème trouva son origine lorsque Randolphe Chambon, seigneur de Velaux fit de ses 2 filles, Marie Anne et Catherine, ses héritières pour moitié chacune. Lorsque Chambon décéda en 1725, on divisa ses biens en 2 selon ses vœux. Les 2 sœurs vécurent ensuite ensemble pendant longtemps.

A la mort de Marie Anne en 1761, elle laissa son héritage à une parente éloignée, la dame d’Albertas. Catherine mourut l’année d’après en léguant sa part de l’héritage de son père à la Charité. Après sa mort, la dame d’Albertas poursuivit en justice la Charité en réclamant 20000 livres.

Sa plainte était fondée sur le fait que 63 ans auparavant, en 1699, Catherine avait apporté une dot de 40000 livres, dans un mariage non consommé et annulé en 1701, dot qui lui fut retournée. Madame d’Albertas maintenait que la dot faisait partie de l’héritage du père et qu’il aurait du être partagé entre les 2 sœurs à sa mort.

La Charité soutenait que Chambon père avait donné sa dot à Catherine et que, étant sa propriété, elle avait pu en disposer librement en la léguant à la fondation. La procédure ouverte allait durer plus de 20 ans. Dans les cas semblables, les us et coutumes étaient en faveur de la Charité, qui engagea les plus fins juristes sur ce cas. En effet, la loi coutumière de Provence disait que les intérêts des pauvres devaient être favorisés dans n’importe quelle procédure, et les Œuvres souffrirent beaucoup de la disparition de cet avantage à la Révolution.

Un autre cas est fourni par l’histoire de l’héritage de Jean Baptiste le Gros, fils d’un noble, qui en mourant en 1782, laissa ses avoirs de 72000 livres à la Charité en stipulant seulement que son frère serait bénéficiaire d’une rente à vie. La loi du 17 nivôse an II, reforma les successions en faveur des parents proches, si bien que le frère fut en droit de réclamer la totalité des biens laissés par son frère à sa mort.

12 Les quêtes :

Outre les frictions lors des héritages, l’autre manne financière des Oeuvres, celle des quêtes provoquaient bien des querelles entres institutions. Les recteurs de celle qui levait des fonds s’habillaient de leurs costumes et insignes de leur établissement et, transportant avec eux un tronc pour aumônes fait traditionnellement de cuir, assistaient aux offices dans les églises et quêtaient de maison en maison en demandant une obole.

Ceux de la Miséricorde marchaient lentement en criant d’une voix forte et intelligible « pour les pauvres », en transportant leur petit récipient propre à recevoir les dons. Ils pouvaient même faire de la monnaie à ceux qui le demandaient. Ils apparaissaient comme des gentilshommes charitables et honnêtes, qualités inséparables de leur condition d’administrateurs.

Les quêtes étaient pénibles pour eux car ils assistaient à toutes les messes du jour de quête, de la première du matin à la dernière du soir. Ils devaient alors visiter tous les recoins des églises pour débusquer les donneurs potentiels et n’en négliger aucun. Enfin ils devaient s’abstenir de boire dans les maisons des donateurs et de toute action scandaleuse ou profane.

Les quêtes étaient si fréquentes qu’il devenait impossible de les éviter pour un aixois allant à la messe le dimanche. A la porte de son église, il trouvait un recteur de la Charité, et durant le service un autre recteur de la Miséricorde l’approchait puisque seule cette institution avait le droit garanti par le Parlement, de procéder ainsi « du début de la messe à l’élévation du Saint Sacrement ».

Ainsi le croyant était il incommodé par le passage des quêteurs et de leurs bassinets durant l’office. Les efforts des recteurs de l’œuvre des Pauvres Prisonniers pour lever des fonds étaient eux restreints par le Parlement, durant « le chant des Vêpres ou des Saluts ou des Bénédictions ».

On quêtait non seulement dans les églises mais chez les particuliers, pour les recteurs de l’Hôtel Dieu et à de la Charité en janvier, puis c’était le tour du Refuge en février jusqu’à la Saint Matthieu. Le Mont de Piété prenait la suite du 1° dimanche de mars jusqu’au 19, fête de Saint Joseph, puis c était le tour des Insensés pendant la 1° semaine d’avril, puis suivaient la Propagande de la Foi, les Incurables et le Bon Pasteur.

Dans les années 1780, à cause de la mollesse de la vie sociale à Aix, les notables ne quittaient leurs bastides et châteaux pour rentrer en ville qu’à la fin de janvier, et les quêtes furent retardées jusqu’en février pour garder une chance de récolter des fonds substantiels.

Les Œuvres utilisaient aussi la méthode que l’on appelle de nos jours, la vente forcée. La Charité envoyait ses enfants les plus jeunes et les plus pitoyables, quêter à domicile. On utilisait des subterfuges comme celui employé une année par la Rédemption des Chrétiens captifs des Turcs, dont les recteurs se déguisèrent et s’infiltrèrent dans les églises en prétendant représenter et collecter pour la Miséricorde !

Les Œuvres se querellaient constamment entre elles au sujet de leurs prérogatives pour lever des fonds, pour l’ordre de préséance dans les processions qui indiquait leur rang dans le prestige municipal, car plus grand était le prestige de l’institution et plus grandes seraient ses rentrées d’argent.

Ces façons d’être et de procéder, qui peuvent paraitre comiques de nos jours, ne l’étaient absolument pas sous l’Ancien Régime, temps où le commerce de la charité était on ne peut plus sérieux puisque les donations pieuses représentaient la majeure partie des revenus des Œuvres, qui disposaient aussi d’autres ressources.

13 Les autres ressources

Le produit des quêtes et des héritages était investi par les institutions agissant en tant qu’investisseurs privés de l’Ancien Régime et représentant ce qu’un historien appelle « des propriétaires capitalistes », qui agissaient en préférant les placements sans risques, à rendements modérés plutôt que ceux qualifiés de risqués ou "d’indignes".

La forme d’investissement préférée dans cette France de l’Ancien Régime, était d’abord le placement foncier puis la rente. Cette dernière résultait d’un arrangement au terme duquel un investisseur aliénait un capital au profit d’un emprunteur contre paiement d’une rente annuelle soit à perpétuité, soit pour le restant de vie sous forme de viager.

Le placement en terres et propriétés n’était pas le préféré des gestionnaires des Œuvres à cause de leur nécessaire supervision par du personnel qualifié, ce qui pouvait amener des problèmes. La rente qui procurait des rentrées sures et sans risques avait leur préférence.

Leur place dominante dans les rentrées d’argent des Œuvres fut éclairée par l’inventaire de leurs ressources demandé par le Gouvernement Révolutionnaire, en prélude à leur nationalisation en 1790. Dans tous les cas, sauf pour le Mont de Piété qui vivait de la vente des objets non réclamés, la part des rentes dans le revenu annuel de ces associations dépassait 50%.

En voici la liste qui présente le revenu total annuel de chaque Œuvre et le % provenant des rentes : Œuvre des Prisons 3522 / 57% , Pureté 7504/ 58%, Orphelines7865 /  67%, Incurables 22973 / 77%, Sainte Marcelle 865 / 100%,  Enfants Abandonnés 2388 /100%, Conseil Charitable 887/ 86% , Insensés 1653 / 76% , Aveugles 10283 / 73%, Mont de Piété 20275 / 3%., Refuge 4433 / 0%.

Les emprunteurs auprès de ces institutions étaient les organismes publics et semi publics de l’Ancien Régime, depuis le gouvernement du Roi jusqu’à la plus modeste guide d’artisans. Les Œuvres favorisaient leur  diversification.

Par exemple en 1790, la Charité engagea 173515 livres en rentes contractées par l’Hôtel de Ville de Paris, les organisations provinciales, la ville d’Aix, le Parlement de Provence, les Secrétaires du Roi, les Trésoriers Généraux de France, la Cour des Comtes locale, le Collège des Jésuites, le Clergé de France, 5 guildes d’artisans et un couvent. Les plus recherchés par les Œuvres étaient les emprunts faits par les gouvernements communaux et provinciaux.

Les Œuvres prêtaient aussi à des particuliers contre intérêt. Il y en avait 72 en 1790, constitués de marchands qui montaient des affaires et des bourgeois et nobles cherchant à acquérir des terres. A cause du manque de banques et de facilités de crédit, les prêts par les Œuvres constituaient presque la seule ressource à part les capitaux privés pour investissement.

Cependant elles préféraient les institutions d’Etat plus sures à leurs yeux, car qui pensait à cette époque qu’un établissement comme les Etats de Provence n’existerait pas de tout temps ? 

En plus de ces ressources, les Œuvres touchaient les loyers de leurs propriétés urbaines et des terrains cultivables répartis dans la campagne. Malgré que leurs avoirs ne se comparaient pas en ordre de grandeur à ceux de l’Eglise, leur prospérité était suffisante pour susciter jalousie et envie à la veille de la Révolution.

Les institutions de charité étaient propriétaires des locaux qu’elles occupaient. De plus, la Charité possédait des immeubles près de ses bâtiments, qu’elle appelait "son jardin", loués 800 livres par an, et un moulin à farine loué 150 livres par an, plus des maisons dans la campagne aixoise.

Les Orphelines possédaient une auberge et 3 immeubles à Aix loués en appartements et magasins. Cela leur rapportait 2570 livres par an. Le Mont de Piété était propriétaire de 5 maisons de campagne. Tous ces biens  fonciers provenaient des legs par héritage de généreux donateurs.

Une autre source de revenus des Œuvres provenait du travail des résidents, et était obtenue en louant leurs services à des entrepreneurs privés. Cela permettait de les rentabiliser en réduisant leur cout social pour ces institutions.Cependant les recteurs souhaitaient faire apprendre un métier aux pauvres et aussi leur inculquer l’amour du travail qui les tiendrait à l’écart du danger moral de la paresse. La plupart des activités intéressant les résidents concernaient le textile.

La Charité abritait par exemple une fabrique de rubans, une manufacture de fil de soie, un atelier de fabrication de vêtements de laine imprimée, de cardage de laine, et une fabrique de bas et chaussettes. L’entrepreneur fournissait les matières premières et les outils et l’œuvre les ouvriers. Les profits étaient partagés et l’entrepreneur en prenait la part du lion. La Charité vendait sa part de la production dans un magasin situé sur le Cours royal, futur cours Mirabeau.

En théorie, il existait enfin une dernière source de revenus procurée par les subsides du gouvernement. Le Roi, en tant que « père des pauvres » était traditionnellement généreux envers les Œuvres. La bonté royale se manifestait en attribuant le produit d’une taxe nouvellement crée à une institution caritative. En fait, les sujets payaient pour le Roi.

En 1660, la Charité bénéficia du produit de la taxe sur les jeux de dés, de cartes et sur le tabac en Provence. En 1675, cette taxe fut convertie en une pension annuelle de 4000 livres venant de la Ferme générale du Tabac et en 1720, le paiement de la pension fut transféré aux Cinq Grosses Fermes.

Un autre don venant non du Roi mais de ses sujets fut en 1687, l’apport des propriétés des églises protestantes de Provence. Le gouvernement ne se pressait pas pour débloquer les sommes promises aux Œuvres et à partir de 1740, la pension venant des Grosses Fermes fut constamment envoyée avec retard.

En plus de ces dons royaux, les Œuvres recevaient une rétribution des soins qu’elles prodiguaient à ceux que des ordonnances royales plaçaient chez elles. L’hôpital général recevait ainsi 4 sous par jour pour tout mendiant interné par l’ordonnance royale du 18 juillet 1724. Cette contribution fut portée ensuite à 5 sous pour les valides et 7 sous pour les infirmes.

Le Refuge reçut jusqu’en 1770, 3 sous par jour pour chaque prostituée abritée dans cette Œuvre, contribution portée ensuite à 4,5 sous. Ces rétributions venant de l’Etat ne couvraient que la moitié du cout réel de logement et de soins des résidents.

Puis ces subsides furent, comme tous ceux venant du gouvernement royal, fréquemment versés avec en retard. La Charité essayait toujours dans les années 1780, de récupérer des sommes dues depuis l’ordonnance de 1724. Cela n’arrangea pas la situation financière des Œuvres, lorsqu’elles subirent presque toutes la crise financière après 1760..

2 Les dépenses des Œuvres

21 Le gite, le couvert et l’habillement des pensionnaires

La règle cardinale de gestion des dépenses des Œuvres était simple : tout devait être fait selon la « bonne et sainte » économie, propre à ces institutions. De plus, les recteurs d’Aix croyaient fermement que les pauvres étant naturellement enclins à la paresse, et qu'ils afflueraient vers leurs institutions à moins que les conditions qu’elles offraient ne soient pires que celles qu’ils rencontraient à l’extérieur.

Ils n’offraient donc que le minimum de nourriture, de vêtements et d’abri nécessaires à leur survie. Les pauvres de la Charité recevaient 3 repas par jour, un petit déjeuner à 9 h 30 fait d’un bol de soupe de petits pois, de lentilles, de riz et d’un peu d’huile d’olive. A midi on servait un déjeuner de pain bis accompagné d’un verre de vin coupé d’eau sans arrêter le travail des ateliers, et à 18 h un souper avec plus de soupe, de pain et de vin.

La ration journalière de pain était de 9 onces. Jamais un plat de viande n’était servi même aux malades. Tous les efforts portaient sur la réduction des dépenses, et le pain provenait de la boulangerie de l’œuvre. Toutes les denrées étaient achetées en quantités au prix de gros.

Les recteurs recherchaient tous les approvisionnements de céréales les plus proches. Le vin était approvisionné tous les ans, juste après la moisson. En principe, la Charité prescrivait de n’acheter que des denrées de bonne qualité pour éviter les maladies, mais il est douteux que cette règle ait été toujours observée.

Selon l'usage, les premiers achats devaient être d’abord consommés, et si un ingrédient devenait trop cher on s’en passait comme le vin en 1747, année où la Charité n’en acheta pas et on but alors les réserves en réduisant les portions de chacun.

La provision de vêtements pour habiller et protéger les résidents peandant leur travail, était gérée de même. Les pauvres recevaient un seul habit provenant des ateliers de l’œuvre, fait de la pire qualité de laine tissée. Celui des hommes était bleu et celui des femmes couleur prune foncée.

En 1742, les plis des robes de femme furent abandonnés, non par effet de mode mais parce que cela diminuait leur prix de revient de plus de la moitié. En principe, les pauvres recevaient une paire de chaussures de cuir faites à la cordonnerie de l’œuvre. En pratique, quand des difficultés de trésorerie survenaient, on laissait les pauvres aller pieds nus.

Pour économiser le savon, ils ne se lavaient qu’une fois par mois, ce qui faisait qu’ils étaient couverts de vermine. En 1749, les recteurs expulsèrent un nommé Mathieu Véran, que les parasites tourmentaient tellement qu’il ne pouvait plus travailler.

L’administration était aussi avare de bois de chauffage des dortoirs en hiver. Les plaintes étaient constantes à ce sujet. En décembre 1749, on permit aux fabriques de travailler le dimanche, parce que seule l’activité arrivait à réchauffer les résidents. En janvier 1754, les recteurs eurent à faire cesser le désordre aux cuisines causé par les servantes qui s’agglutinaient autour de la chaleur provenant des fourneaux.

Avec de tels principes le cout de pension d’un résident apparaissait très bas. En 1767, la Charité dépensa pour ses 151 pensionnaires, la somme de 17330 livres, soit un cout de 114 livres et 14 sous par an et donc entre 6 et 7 sous par jour et par résident. C’était là une dépense bien en dessous de celle nécessaire à un miséreux non résident, qui avait un besoin minimum de 15 sous par jour pour survivre en 1780.

On peut penser qu’avec de confortables rentrées d’argent et des dépenses aussi faibles, les Œuvres dégageaient de gros bénéfices.
Il n’en était rien. La survie des pauvres ne représentait que 17330 livres c’est à dire une part minoritaire de l’ensemble des dépenses totales, lesquelles à la Charité, en 1767, furent de 44295 livres, 5 sous et un denier. La dépense sous forme de salaires versés aux pauvres n’excédait pas de son côté 1000 livres par an.

22 Les autres dépenses de fonctionnement, les rentes de charité 

Le reste des dépenses était constitué par les intérêts des dettes contractées par les recteurs sous forme de rentes versées aux investisseurs privés, emprunts rendus nécessaires pour combler les déficits du bilan comptable chaque fois que nécessaire. Ce rôle de banquier tenu par les Œuvres fut leur talon d’Achille.

La rente était la seule forme légale de prêt dans l’Ancien Régime. Les attitudes médiévales contre l’usure persistaient et décourageaient la location d’argent avec fort intérêt. La rente n’était pas touchée par cette prohibition puisque en principe le capital n’était pas remboursé. Les Œuvres utilisaient les 2 formes majeures de rente de l’époque.

En 1762, 20% du capital emprunté par la Charité se faisait par rentes viagères dont les intérêts ne duraient que le temps de vie du rentier. Celui-ci fournissait un capital à l’emprunteur, qui en retour lui versait tout au long de sa vie, un loyer pour son argent compris entre 9 et 12% suivant son âge. A sa mort, l’emprunteur récupérait la propriété du capital.

Cependant les Œuvres lui préféraient la 2° forme de rente dite constituée ou perpétuelle. A la mort du préteur, l’intérêt du capital emprunté continuait d’être versé par elles, aux héritiers de celui-ci. Le loyer associé à ce prêt n’était dans ce cas là que de 4 ou 5% du capital. En 1762, 42% des rentes dues par la Charité étaient de cette forme.

Le reste des rentes prenaient une forme spéciale particulière aux Œuvres, la rente de donation, une variante de la rente constituée. Le prêteur stipulait dans ce cas qu’après sa mort, une part du capital versé serait reversée à une institution sous forme de don.

Ainsi Marguerite Feissole, ancienne servante du conseiller au Parlement, de Nibles, donna après sa mort 166 livres de ses 400 livres de rentes versées à la Charité, à l’hôpital. De 1745 à 1750, 20% des rentes faites à la Charité étaient ainsi rédigées.

Le montant moyen de ces rentes était petit, puisque de 1745 à 1762, la Charité en contracta près de 800 avec une moyenne de prêt unitaire de 800 livres et une médiane à 600. Les petites rentes de 200 livres étaient courantes et certaines ne furent que de seulement 50 livres. Le revenu de 600 livres ainsi placées ne s’élevait donc qu’à 30 livres par an.

L’intérêt modeste versé au prêteur était compensé dans son esprit par les avantages spirituels qu’il trouvait en s’assurant ainsi de son salut après sa mort, et par la respectabilité incontestable de ce placement, qui était endossé par le clergé et les membres influents de la communauté, sans accusation possible de sordide profit aux dépens des miséreux. Enfin la rente était la seule forme de petit investissement accessible aux petites gens.

Qui était intéressé par ces rentes de charité ? Les listes des personnes ayant contractées celles de la Charité entre 1745 et 1762 montrent l’absence de gros investisseurs plutôt attirés par les prêts commerciaux, les participations dans les affaires, les parts de compagnies maritimes assurant le trafic avec l’outre mer, qui offraient de plus gros retours d’investissement.

Les listes de la Charité montrent par classe sociale, le nombre des rentiers et le % du capital levé par cette institution par ce moyen. Sur un total de 788 entiers dont 436 femmes (55%) on trouvait :

Nobles, seigneurs, officiers militaires, écuyers, 46 (5,8%) / Parlementaires, juristes, avocats, professions libérales, 98 (11,1%), Bourgeois, artisans, marchands, 121 (15,2%) / Journaliers, serviteurs, ménagères, travailleurs et autres, 85 (12,6%) /  Clergé, institutions charitables et pensionnaires, 88 (11,1%) / Non identifiés sinon par un titre honorifique, 211 (26,7%) / Femmes sans titre honorifique, 130 (16,4%) / Hommes non identifiés, 9 (1,1%)

   

Les nobles préféraient aux rentes, l’investissement en capital dans les terres. Ils pouvaient faire appel à la rente de charité pour procurer un revenu fixe à une douairière, une fille célibataire, un jeune fils. Ils y investissaient en moyenne 1000 livres. Mais ils plaçaient généralement le gros de leurs avoirs ailleurs.

Les benjamins de ces familles qui s’engageaient dans l’armée, investissaient fréquemment ce qui leur était laissé comme part d’héritage, dans des rentes de charité. Ainsi le sieur Ignace de Galliard de Bayons, chevalier de l’Ordre de Saint Louis, ayant appartenu comme grenadier au Régiment des Flandres avait prêté 4000 livres à la Charité contre un revenu de 160 livres par an.    

Les parlementaires, avocats, et officiers judiciaires avaient aussi recours à la rente de charité, et le nombre de ceux qui y recoururent correspond à leur poids social en tant que classe dominante d’Aix, à la fois numériquement et économiquement.

Les plus riches d’entre eux préféraient de beaucoup acheter d’abord une charge  qui anoblissait, puis une seigneurie qui donnait de la consistance et de la dignité à leur état. Les autres avaient recours à la rente pour les mêmes raisons que les nobles, garantir un revenu à une personne âgée ou seule.

Cette classe sociale considérait aussi la rente comme un geste de devoir civique, car elle jouait un rôle principal dans la fondation et dans la direction des Œuvres. Mais elle plaçait, comme les nobles, ses grosses rentrées d’argent ailleurs, et spécialement dans l’achat de terres titrées.

Le clergé par contre fit largement appel à ce type d’investissement car la perspective d’accomplir un devoir chrétien joint à celle de recevoir un modeste revenu leur convenait. Il s’agissait de la classe moyenne des prêtres bénéficiaires, prieurs, docteurs en théologie et en droit canon, qui enseignaient à l’Université. Les simples curés étaient trop pauvres pour devenir rentiers. Beaucoup de ces rentiers étaient des institutions pieuses, les couvents d’Aix et les monastères. 

Les bourgeois appréciaient la rente charitable comme une source de revenu suffisante pour vivre modestement, tout comme les marchands et boutiquiers espérant eux-mêmes devenir bourgeois un jour prochain. Ils formèrent le gros des investisseurs à la Charité, à la recherche de respectabilité sociale par ce type de placement.

Plus surprenant est le poids du menu peuple, des journaliers, des travailleurs, des échoppiers, des serviteurs, des ménagères et même des résidents des Œuvres dans les rentiers de charité. On ne s’attendait pas à ce qu’ils aient de l‘argent en surplus à placer, puisqu’ils le gardaient traditionnellement, lorsqu'ils en avaient, sous leurs matelas.

Leur capital était en moyenne de 300 livres, ce qui représentait les économies de toute une vie pour quelqu’un comme Marguerite Philip, servante du curé de Gardanne, qui ne recevait que 6 livres de revenus par an. La rente était le placement évident pour un garçon  cordonnier souhaitant doter sa sœur, ou pour une veuve de tisserand cherchant à placer le produit de la vente de l’atelier de son mari.

Il est intéressant de noter que plus de la moitié de ceux qui plaçaient leur argent en rente à la Charité étaient des femmes, appartenant à toutes les classes de la servante à la veuve d’écuyer, ce qui suggère que l’indépendance financière des femmes de l’Ancien Régime était beaucoup plus grande qu’on ne le croit habituellement.

Un nombre important de veuves et de filles célibataires contrôlaient ainsi d’importants capitaux comme par exemple dame Anne Perrin, veuve Castel, ancien procureur des pauvres au Parlement d’Aix qui investissait dans pas moins de 24 rentes de charité.

Beaucoup d’épouses gardaient le contrôle de leur fortune après leur mariage par stipulation au contrat de noces ou par absence de ce document, comme Laurence de Lombard, épouse de Louis Balthazard de Gantès, écuyer ou demoiselle Anne Thérèse Pitton, femme de Dominique Artaud, procureur au Parlement, qui étaient dénommées « épouses libre de leurs actions ».

3 Conclusion

L’examen de la pratique de la rente de charité comme ressource de financement des Œuvres montre le poids insoupçonné des femmes et du menu peuple en tant que financiers de cette activité. Ces personnes préféraient le rendement modeste et sur de cette source de revenus ainsi que la respectabilité sociale qui l’accompagnait à d’autres investissements certes plus profitables mais aussi plus aventureux.

De plus la rente de charité offrait à ceux que rebutait l’éthique de maximisation du profit du capitalisme, un moyen de placement qui de plus, était approuvé par l’Eglise. Les riches lui préféraient d’autres types de placement leur assurant prestige ou profit conséquent.

Dans une ville comme Aix, centre administratif plutôt que commercial, les Œuvres, par leurs politique de financement via les rentes, offrirent un service financier certain pour la circulation de ressources qui, sans elles, seraient restées dormantes.

Sources 

Poverty and charity in Aix (A640-1789)

Histoire d’Aix par Haitze

Mendicité abolie par le père Guevarre

Par le parisaquasistain - Publié dans : Histoire d'Aix et de Provence
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Vendredi 6 novembre 2009

Les institutions charitables de l’Ancien Régime se trouvaient dans la situation paradoxale où, bien que représentant la pierre angulaire de la politique royale en matière d’assistance publique, elles étaient gérées par des entités privées complètement indépendantes de toute interférence extérieure.

Leur mode de financement par des legs et dons provenant de personnes privées, garantissait leur autonomie. Leur nature d’institutions locales et individuelles rendait possible des liens étroits et nombreux avec la communauté environnante.

Les Œuvres assuraient en effet de nombreux rôles dans la vie municipale en étant à la fois des employeurs, des consommateurs, des propriétaires fonciers, des banques et même des clubs sociaux. C’est à l’étude de ces fonctions de gestion qu’est consacrée cette chronique. 

1 les recteurs

L’administration journalière des Œuvres était de la responsabilité d’un collège de recteurs. A Aix, le nombre de ces gestionnaires variait selon leur taille, entre 8 et 34. La durée de leurs mandats variait aussi fortement. Les 8 recteurs de la Pureté étaient choisis à vie, alors que dans la majorité des cas, leurs collègues n’étaient en fonction qu’entre 1 et 3 ans.

A l’exception de ceux des Bureaux de charité, élus par leurs paroissiens, les nouveaux recteurs se voyaient désignés par leurs anciens. Ces élections se produisaient normalement le jour de Toussaint, les nominations des candidats ayant été faites 1 semaine avant.

En théorie, le vote se faisait à bulletin secret. En pratique, ce n’était qu’une formalité car le recteur sortant avait choisi son remplaçant, et ce droit était respecté par ses collègues. Les Œuvres étaient donc dirigées par une perpétuelle oligarchie auto alimentée.

Comme le stipulait le règlement de l’hôpital de la Miséricorde, rien n’était plus important pour cet établissement que le choix convenable de ses recteurs. Toutes les Œuvres partageaient cette croyance, et toutes examinaient avec soin les candidatures de candidats recteurs.

Les règles de la Miséricorde en la matière prévoyaient un choix parmi les gens de bien de la ville aimant les pauvres, disposant de temps à consacrer à l’institution, jouissant d’une bonne réputation, probes, aimables et de notabilités prouvées. Seuls les avocats, bourgeois, marchands, notaires pouvaient prétendre à exercer la fonction de recteur.

La Charité ou l’œuvre des Prisons reprenaient à leur compte la sélection préalable des candidats. Certaines professions convenaient particulièrement au profil recherché. Les Œuvres qui avaient besoin d’établir des comptes précis appréciaient les notaires qui faisaient traditionnellement de bons secrétaires.

On était honoré d’accueillir des gentilshommes et des nobles de robe, ayant une place dans l’administration royale, et qui avaient par définition les qualités de probité, d’honneur et de désintéressement souhaitées, ainsi qu’une richesse personnelle suffisante.

Aux Incurables, on permettait à ceux qui avaient offert des lits de devenir recteurs honoraires, mais seulement si leur état, condition et qualités propres convenaient. En somme, la charité était l’affaire de toutes les classes sociales, mais toutes n’étaient pas jugées capables de l’administrer.

Cette conviction que le peuple ne pouvait gérer convenablement les Œuvres n’avait pas toujours été en vigueur. Au XVI° siècle, ces institutions avaient été souvent fondées par des personnes de niveau social pas plus élevé que celui de commerçants.

Même les femmes, exclues automatiquement de l’administration des Œuvres au XVII° siècle, participèrent à leur création au siècle précédent. Comme le remarqua en 1709, un historien de la Miséricorde, ses recteurs furent dénommés « bourgeois » ou « marchands » de 1600 à 1622, puis apparurent jusque dans les années 1640, les écuyers, avocats, et des officiers gouvernementaux qui ne furent en majorité, qu’après 1650 pour le demeurer jusqu’à la fin du siècle.

Le pourquoi de ce changement reste difficile à comprendre. Une possible explication est que, pour une petite partie des recteurs, cette mutation n’a été que superficielle. A cause de l’inflation des offices dans la première moitié du XVII° siècle, les membres d’une même famille achetèrent de plus en plus de charges au fur et à mesure que leur prospérité grandissait et leur statut social changea ainsi naturellement.

Une autre raison plus générale est que le pré requis social pour être candidat avait changé car la Compagnie du Saint Sacrement des années 1630 et 1640 mit la charité à la mode chez les nobles et spécialement chez ceux appartenant à classe montante de la noblesse de robe. Il devint de rigueur chez ces derniers de s’intéresser au sujet.

Ce comportement chassa les bourgeois et les marchands des assemblées de recteurs. La notion très répandue que seuls les gentilshommes et les avocats convenaient pour l’occupation de ces fonctions administratives, ne fut que la justification d’un fait accompli. Comme les dons et efforts de charité provenaient d’un groupe social particulier, ce groupe semblait destiné à s’en occuper.

Le statut social de recteur d’un hôpital général était indéniablement gratifiant par le respect de tous les habitants qu’il procurait. Le recteur jouissait d’une place prééminente aux cérémonies et processions de la Fête Dieu, et accompagnait ses collègues décédés jusqu’à leur dernière demeure, lors de processions très suivies.

Incontestablement la présence au bureau d’une Œuvre d’un président à mortier au Parlement ou d’un chevalier de l’Ordre de Saint Louis,  accroissait son prestige ce qui était utile au moment de lever des fonds. Ce mécanisme explique pourquoi les Œuvres devinrent progressivement l’instrument d’une entité sociale particulière au cours des XVII° et XVIII° siècles, entité qui dominait déjà la vie sociale et économique d’Aix.

Parmi les 24 recteurs de la Charité, 5 étaient bourgeois ou notaires ou marchands en 1641.  Entre 1720 et 1760, ces catégories disparurent et les administrateurs furent des avocats ou des juges au Parlement ou des écuyers ou des nobles. Après la crise financière de 1760, un double changement s’opéra.

Les bourgeois et marchands réapparurent pour fournir une expertise dans le domaine économique, et la noblesse d’épée fit une arrivée remarquée dans les bureaux des Œuvres, pour redorer leur image quelque peu ternie dans le public.

Pourquoi les écuyers et avocats d’Aix étaient ils désireux d’être recteurs d’œuvres ? Pour la promotion sociale que cela constituait et par tradition familiale de donateurs. Ce fut ainsi que les sièges de recteurs passèrent de père en fils, beau fils, neveu au travers des générations successives.

Ce fut le cas d’un Rostolan, recteur de la Charité en 1720, puis de son fils en 1739 au décès de son père, puis d’un autre fils en 1743, puis de son nouveau beau père nommé Ducaire, puis d’un dernier frère Rostolan. Idem pour les du Chaine, Barreme, Lieutaud, de Laurens et de Seguiran qui fournirent plus d’un représentant à la fois à la Pureté et à la Charité.

Ces considérations de prestige individuel et de tradition familiale des recteurs, dépassaient et de loin un quelconque gain monétaire fourni par cette fonction, bien que de temps en temps ils utilisèrent à des fins personnelles le travail des résidents des Œuvres, et attribuèrent les contrats de fourniture de grains et autres denrées à des amis ou à des parents comme en 1763 à la Charité.

La majorité des recteurs obéissait à un sentiment de devoir envers moins fortunés qu’eux-mêmes, et étaient motivés par des considérations religieuses au XVII° siècle, et philosophiques et humanitaires au XVIII° siècle. Certains consacrèrent leur vie entière au service charitable.

Certains mandats furent renouvelés encore et encore malgré l’interdiction faite dans les statuts des Œuvres. A la Charité, l’abbé Meyronnet devint à partir de 1730, recteur surnuméraire en charge de l’atelier de maroquinerie, charge qu’il occupa pendant 20 ans jusqu’à sa fermeture.

La fonction de recteur comprenait surtout un grand nombre de responsabilités et de sources de tracas. Elle représentait une charge financière importante puisque en cas de difficultés de trésorerie de l’Oeuvre, on faisait appel en priorité aux membres du bureau, en plus des legs et dons qu’ils étaient censés verser.

Ils pouvaient être tenus responsables des dettes de l’institution, comme ce fut le cas lors de la crise financière de 1760, lorsque les créanciers les poursuivirent individuellement pour se faire rembourser leurs avances. Or ils étaient théoriquement protégés de ces dangers puisqu’ils signaient, lors de leur intronisation, un document légal statuant que « leurs signatures n’engageaient que l’œuvre et non les signataires ».

Mais cela ne fut jamais tranché par une décision de justice, et la crainte de poursuites à titre privé effraya plus d’un candidat à cette fonction à risque. En plus de ces soucis financiers personnels, la charge de travail était importante.

Ils devaient être présents 2 fois par semaine aux réunions du bureau puisque les décisions administratives étaient prises lors de ces assemblées. Il fallait aussi suivre les processions funéraires. Ils étaient responsables de tous les aspects de la gestion de l’œuvre discutés lors des sessions tenues chaque dimanche et chaque jeudi dans les « bureaux ordinaires ».

 Après récitation des prières, ils s’attelaient à leur tâche, filtrage des pauvres à secourir, contrats de travail des personnels employés, emprunts d’argent, achats des denrées et grains. Sans compter la gestion des biens de l’hôpital, et le suivi des innombrables héritages et testaments en leur faveur.

Les décisions se prenaient à la majorité simple. On trouve trace de chaudes discussions et même de disputes entre membres où l’on s’insultait, ce qui conduisit la Miséricorde à produire un règlement pour la conduite des réunions de ses bureaux.

 Mais les minutes des bureaux reflètent la tentative d’uniformisation des opinions des recteurs qui préférèrent plutôt ne faire mention dans leurs compte rendus de séances, que de qualificatifs comme « après bien des discussions » Cependant après qu’une politique ait été choisie, les recteurs la défendaient tous avec unité.

2 le semainier

Il est clair que les recteurs du bureau d’administration des Œuvres étaient bien trop occupés par les décisions politiques pour superviser la gestion stricte et quotidienne de ces institutions. Cette responsabilité était du ressort du semainier, c'est-à-dire d’un des recteurs qui, à tour de rôle, vivait pendant cette période dans les locaux de l’œuvre, et qui était consultable à tout moment.

C’était lui qui présidait les assemblées de la semaine et qui assurait des tournées d’inspection pour s’assurer du bon fonctionnement de tout. Il réglait les petits litiges, avait sur lui les clés de la trésorerie et des entrepôts de vivres et signait les bons de réception des marchandises.

Son autorité absolue sur les employés payés par l’œuvre venait de sa position de recteur. Il ne rendait compte de ses actions qu’au bureau de l’établissement.

3 le trésorier

La fonction de trésorier était confiée à un recteur spécialisé dans la tenue des comptes financiers. A la Charité, l’adage disait que « les bons trésoriers sont rares ». Cette affirmation parait sévère tant les cahiers de comptes parvenus jusqu’à nous montrent une méticulosité rare, malgré quelques erreurs d’arithmétique.

Le trésorier rendant ses comptes annuellement aux représentants du Parlement, de la Cour des Comptes et à ceux de la municipalité, précaution prise pour assurer l’honorabilité de l’institution. Cette précaution apparait à posteriori,  comme  non nécessaire, les trésoriers se comportant généralement comme des personnes honnêtes.

Le seul exemple d’escroquerie recensé est celui du recteur de Touloubre, ancien professeur à l’Université et représentant des Gens du Roi, qui en 1755, s’échappa à Avignon, en franchissant la frontière du Comtat avec 28000 livres volées au Mont de Piété à la fin de son mandat de 26 ans comme trésorier de cette institution.  

4 le secrétaire

Cette fonction était tenue par un recteur, notaire de son état, qui enregistrait et gardait toutes les minutes des délibérations des bureaux, les documents d’admission des pauvres, les pièces légales concernant les dons et héritages et celles concernant les avoirs de l’institution.

C’était la fonction vitale pour la bonne administration de l’œuvre, car les recteurs faisaient constamment référence à leurs anciennes réunions dans le règlement des questions administratives et dans la fourniture des preuves dont ils avaient besoin dans les procédures de justice de l’établissement de charité.

La Miséricorde avait recensé les qualités nécessaires à un bon secrétaire, qui devait avoir du temps à consacrer à sa charge, être laborieux, vigilant, assidu, doté d’une bonne mémoire et d’une belle écriture car les dossiers étaient consultés des années après leur rédaction et on ne devait pas avoir à les décrypter pour cause de mauvaise rédaction !

5 les autres recteurs

On trouvait dans la composition du bureau, des spécialistes des affaires financières qui s’occupaient des appels d’offre pour les biens consommables et les services, et ceux qui supervisaient les propriétés et rentes de l’association,  et les avocats suivaient les affaires judiciaires en cours.

Ce fut notamment le cas pour le Conseil Charitable qui fournissait une aide juridique gratuite aux indigents. D’autres recteurs dirigeaient les ateliers et fabriques qui employaient les résidents. A la Miséricorde, beaucoup de personnes de l’œuvre, passaient leur temps à visiter les zones qui leur avaient été assignées, à surveiller le travail des docteurs et chirurgiens et à presser les malades à se confesser.

A l’œuvre des Prisons, on enregistrait tous les jours les plaintes des prisonniers et on pressait aussi les malheureux reclus à se repentir et à réformer leur conduite. Tout ce personnel d’exécution des bureaux était sous la responsabilité directe des recteurs

Quelle fut l’efficacité administrative d’un tel système ? Globalement on peut affirmer que ces institutions fonctionnèrent correctement. Les assemblées souffrirent cependant des absences répétées de certains recteurs, ce qui se traduisait lors de leur sortie de fonctions à l’œuvre sous la forme du commentaire « absent depuis longtemps ».

De même, ce manque d’assiduité fut tellement patent que la Charité établit des règles telles que « ne jamais lire les gazettes et les nouvelles pendant les réunions du bureau », et « éviter tout autre sujet ou attitude qui pourrait interférer avec une gestion sérieuse des pauvres ».

On peut en déduire que la majorité des recteurs n’avait été attirée que par le prestige social de la fonction, en considérant les Œuvres comme des clubs dont il était flatteur d’être membre, et en laissant tout le travail administratif à la minorité ce ceux qui prenaient leur travail à cœur.     

6 les employés

A part les recteurs qui remplissaient volontairement leurs fonctions d’administrateurs, chaque Œuvre employait un personnel payé pour l’accomplissement des tâches journalières. Ces équipes d’exécutants comprenaient typiquement un curé ou un prêtre, un docteur, un chirurgien et un apothicaire, un agent d’approvisionnement, un collecteur de rentes des propriétés de l’hôpital, un juriste qui protégeait les intérêts de l’œuvre à la cour de justice.

En plus des maîtres artisans boulangers, cordonniers, tisserands assuraient l’autosuffisance de l’établissement face à ses besoins élémentaires, et toute une pléiade d’employés subordonnés s’affairaient comme des huissiers, gardes, jardiniers, charretiers, cuisiniers, laveuses, serveuses, femmes de chambre, inspecteurs et « mères » chargés de la discipline des résidents.    

7 les prêtres

Ils occupaient le plus gratifiant des postes, celui d’aumônier. Cette position arrivait toujours en tête de la liste des employés d’une Œuvre. Ils s’asseyaient en tête de la table des responsables au réfectoire. Le respect qu’on leur accordait venait de la primauté de la religion dans la vie de l’établissement, axiome que les recteurs proclamaient à chaque occasion.

La plupart des Œuvres imposaient de communier comme condition à l’entrée des mendiants dans leur hôpital, pour recevoir le pain, les remèdes et les autres aides. L’aumônier se chargeait de ce travail, donnait aussi les derniers sacrements aux mourants et catéchisait les enfants.

Les Œuvres avaient très souvent leur propre chapelle dans laquelle le prêtre officiait quotidiennement ainsi que lors des messes commandées par et pour les personnes qui procuraient les dons. Ces dernières étaient nombreuses et pouvaient atteindre le chiffre de 200 pour chaque donateur, ce qui rendait le prêtre très occupé. 

Les petites œuvres faisaient appel au service gratuit de plusieurs prêtres des paroisses de la ville, mais les institutions importantes employaient leur propre aumônier à plein temps et le payaient sur leurs fonds propres. L’Hôtel Dieu en avait 4, tous des Augustins réformés, et la Charité au moins 2, où ils recevaient 132 livres par an. Les autres institutions offraient un salaire annuel atteignant 300 livres.

A première vue cela ne semblait pas très alléchant alors que la potion congrue considérée comme le revenu minimum de subsistance fut de 300 livres jusqu’en 1768 et de 500 ensuite. Mais les Œuvres fournissaient en plus le gite et le couvert, ce qui donnait une opportunité d’emploi à des religieux qui à cause de leur basse extraction ou de leur éducation lacunaire n’auraient pu être prêtre que dans les plus pauvres paroisses.

Il est évident que les prêtres éduqués et ambitieux préférèrent s’occuper d’une cure dans une paroisse bien située, où ils avaient plus d’initiative et de chance d’être remarqués par l’un de leurs supérieurs. L’archevêque donnait son avis sur la sélection des candidats aux postes d’aumôniers et se prononçait sur leur orthodoxie en regard du culte. Aucun de ces prêtres ne laissa de marque d’éloquence particulière, mais tous firent leur devoir correctement.      

8 le personnel médical

Les Œuvres qui s’occupaient de soigner les pauvres employaient normalement un docteur, un chirurgien et un apothicaire. Le grand Hôtel Dieu faisait appel à 4 docteurs et 5 chirurgiens tandis que la Miséricorde qui procurait de l’aide médicale à domicile utilisait les services de 4 docteurs et de 4 chirurgiens. La Charité dirigeait ses malades vers l’Hôtel Dieu.   

81 les docteurs

Les docteurs ou médecins jouissaient de la plus forte réputation. Ils provenaient généralement de la faculté de médecine d’Aix, où la Miséricorde les recrutait prioritairement. Ils étaient bourgeois ou nobles et leurs salaires très bas, par exemple de 20 écus par an en 1671, dans cet hôpital et de seulement 18 livres au XVIII° siècle, à l’Hôtel Dieu. De plus le gite et le couvert n’étaient pas fournis.   

Cette situation ne pouvait perdurer que parce que les médecins se consacraient d’abord à leurs patients privés en ville, et étaient professeurs à l’Université. Ils n’assuraient leur service aux Œuvres que partiellement, mais ces emplois étaient pourtant très recherchés pour des raisons de prestige.

Les médecins étaient sélectionnés et choisis par les recteurs. Les Œuvres comme la Miséricorde, prirent bien soin d’élaborer une charte de bonne conduite pour éviter toute corruption des administrateurs par des candidats désireux d’avoir le poste. Entre 2 candidats de capacités similaires, on devait choisir le plus modeste et charitable.

Leur travail consistait à examiner les patients à leur entrée à l’hôpital et à effectuer 2 fois par jour une visite aux malades. A la Miséricorde, les praticiens visitaient leurs patients quotidiennement, prescrivaient les remèdes et pressaient les mourants de faire leur confession.

Ils étaient aussi chargés de démasquer ceux qui sous couvert de fausse maladie, profitaient du gite et du couvert offerts pour les convalescents. Il leur était interdit d’accepter une quelconque rétribution de leurs malades.

82 les chirurgiens

Les chirurgiens effectuaient des tâches similaires à celles des docteurs, mais leur prestige et leur salaire étaient inférieurs à ceux de leurs collègues. A l’Hôtel Dieu ils visitaient 2 fois par jours les patients. Ceux de la Miséricorde allaient chez les alités tous les jours et pratiquaient seuls leurs interventions.   

Aux Incurables, en 1766, un docteur recevait 30 livres par an et un chirurgien seulement 24. Aux Insensés, 36 livres pour les uns et 30 pour les autres. Les chirurgiens étaient considérés comme subordonnés aux médecins et plutôt vus comme des aides docteurs. Cela provenait du fait que leur profession était considérée comme relevant de l’artisanat, car ils étudiaient en apprentissage et non à l’Université.

L’Hôtel Dieu offrait des cours de chirurgie aux candidats et avait le droit de les élever à la maîtrise. A près 6 ans d’apprentissage, l’étudiant chirurgien passait un examen d’accès à la profession devant un jury composé de 4 médecins et de 4 chirurgiens.

Cette session d’admission comportait 3 parties : d’abord une question orale d’1 h 30 sur un point théorique et pratique, puis une démonstration de chirurgie sur cadavre et enfin une autre sur la manière de panser les blessures. Peu de candidats se présentaient à cet examen, et beaucoup d’entre eux étaient trop peu exercés.

En 1671, la Miséricorde remarquait que les chirurgiens faisaient pratiquer les saignées et autres purgations par leurs apprentis et qu’ils estropiaient beaucoup de malades.

83 les apothicaires

Le dernier poste de la hiérarchie médicale était tenu par l’apothicaire. Ce n’était lui aussi qu’un artisan, et rien de plus qu’un boutiquier préparateur, ayant en charge l’approvisionnement en drogues et produits de l’hôpital. Il devait respecter scrupuleusement dans ses préparations des remèdes, les prescriptions des docteurs et des chirurgiens et effectuer chaque année en leur compagnie, une inspection de ses magasins pour détecter la fraicheur des produits stockés. Il avait interdiction de prodiguer des remèdes à quiconque hors de la prescription des docteurs.

La qualité de ces drogues et poudres de base pour préparations était sans doute mauvaise, puisque que l’Œuvre prêchait et exaltait l’esprit d’économie dans tous les domaines y compris le médical, car l’important était le bien être spirituel de l’individu et non pas le maintien de sa santé physique.

C’est pourquoi le personnel médical négligeait les soins donnés aux pauvres en faveur de ceux fournis à leur clientèle privée. Ils se dépêchaient d’expédier leurs tâches aux Œuvres avant de se consacrer à celles qui se révélaient bien plus lucratives.  

Les traitements médicaux mettaient l’accent sur les saignées et purges et oubliaient totalement l’état sanitaire des lieux et la ventilation. Le taux de mortalité des Œuvres était donc très élevé. Cependant elles offraient un terrain d’expérimentation pour de nouveaux traitements et méthodes d’opération, ce qui fut apprécié du corps médical avant 1760.

Ce dernier se livra par exemple à des études et à des essais de médications contre les « fièvres putrides ». Cependant cette pratique n’était pas du gout des Œuvres car elle rompait la routine souhaitée dans les soins à porter aux malades. C’est ainsi qu’à l’Hôtel Dieu, les dissections n’étaient autorisées que du 15 octobre au 15 avril et sur permission expresse du semainier.

Les étudiants en médecine n’étaient non plus pas admis dans les dortoirs de malades pour les visiter, malgré les protestations répétées de l’Université et du corps médical qui voyaient leurs collègues de Paris et Montpellier les autoriser.  

En 1745 enfin, cette interdiction fut momentanément levée à Aix, puis de nouveau en application, lorsque des recteurs rapportèrent des cas d’actes indécents d’étudiants envers les femmes alitées et même des remarques insolentes à leurs égards.      

9 l’administration comptable

Les recteurs en charge cette importante tâche dans le fonctionnement des Œuvres, utilisaient du personnel pour les seconder. D’abord un agent collecteur des loyers et redevances dus à l’hôpital. C’était une tâche déplaisante et dangereuse. En juin 1749, un de ces agents fut attaqué et rossé alors qu’il essayait de récupérer un loyer chez un locataire irascible.

A l’intérieur de l’établissement, on trouvait un économe qui avait en charge la gestion des magasins et la distribution journalière des denrées sous le contrôle du semainier. Dans les Œuvres importantes, comme à la Charité, plusieurs responsables se partageaient le poste.

On y trouvait un « dépensier » qui enregistrait les résidents travaillant et les quantités de grains moulus au moulin de l’hôpital, un « inspecteur des blés » qui notait les quantités de céréales utilisées par le boulanger et fournissait le pain à « l’économe » lequel le distribuait aux pauvres ainsi que le riz et les légumes. Le travail de ce dernier comprenait la récupération des restes pour fertiliser les sols.

Ce personnel était mieux payé que les autres employés à la Charité : de 159 à 400 livres par an, de façon à minimiser les risques de spéculation. Ces emplois requéraient un minimum d’éducation et ceci, ajouté aux salaires motivants, fit qu’ils étaient assurés par des boutiquiers et artisans prospères. Par exemple, en mars 1784, un bourgeois, Charles Henry Jaubert, fut choisi comme économe des Insensés contre salaire de 200 livres par an.

10 les artisans

Très souvent, les Œuvres employaient leurs propres boulangers, meuniers, tailleurs, cordonniers, tisserands et d’autres artisans qui travaillaient dans des ateliers attachés aux institutions, ce qui était avantageux pour elles de 2 façons. Les produits qu’elles faisaient fabriquer par leur personnel coutaient moins cher que ceux vendus à l’extérieur, et les artisans prenaient comme aides et formaient, des jeunes orphelins sélectionnés par elles, et ce sans avoir à verser des droits d’apprentissage comme c’était la pratique.

Un contrat était signé avec l’artisan le jour de son début d’activité qui spécifiait le salaire, compris entre 50 et 300 livres par an, et la date de sa cessation d’activité. L’artisan réclamait le plus souvent le gite et le couvert et on vérifiait alors sa moralité et ses mœurs. S’il était marié, son épouse n’était pas admise dans les locaux des Œuvres.

De plus il devait accepter les apprentis choisis par les recteurs. Le contrat faisait mention des outils prêtés aux artisans et les prix auxquels ils facturaient aux Œuvres leurs prestations. Ils étaient libres aussi d’accepter toute commende externe, au-delà de leurs fournitures contractuelles à l’hôpital. 

Souvent les artisans employés n’avaient pas encore leur maitrise, et les Œuvres avaient le pouvoir de la leur conférer après 6 ans de bons et loyaux services. C’était donc une opportunité d’acquérir ce statut si l’on n’était pas déjà fils ou neveux de maîtres en activité, comme le souhaitait la guilde du métier concerné.

Fréquemment, les artisans intéressés par ce système et qui se présentaient comme candidats aux Œuvres étaient eux-mêmes des précédents résidents de l’une de ces institutions, des orphelins éduqués jusqu’au grade de compagnon et qui ne pouvaient par eux-mêmes gravir un autre échelon.

Evidemment les guildes d’artisans appréciaient très peu le procédé et cherchaient à saboter ensuite la carrière de ces maîtres issus des Œuvres. En juillet 1746, la guilde des cordonniers d’Aix refusa d’admettre parmi elle, un maître formé et agrée maître par la Charité.

De même, les tisserands d’Aix protestèrent contre le droit qu’avaient les maîtres de cette institution de former leurs apprentis. Les guildes cherchèrent par différents moyens à faire supprimer ce droit d’accorder la maîtrise, mais comme cette autorisation provenait de lettres patentes royales, leurs tentatives furent vaines, et le programme de maîtrise des Œuvres, maintenu.

11 le personnel subalterne

Pour les pauvres qui n’avaient pas l’habilité nécessaire pour devenir artisans, une autre opportunité d’améliorer leur ordinaire était offerte en occupant un emploi subalterne aux Œuvres puisqu’elles employaient une grande quantité de jardiniers, charretiers, cuisiniers, laveuses, porteurs et gardes. Ces postes étaient tenus par les plus nécessiteux.

Il s’agissait d’anciens serviteurs, porteurs de chaises, rétameurs, colporteurs lesquels étaient confinés dans l’institution comme vagabonds, et qui provenaient du Comtat Venaissin et de Gênes Souvent les employés de la Charité étaient aussi d’anciens résidents, et remplissaient les postes d’archers, c'est-à-dire ceux qui chassaient les vagabonds des églises et des rues.

L’intérêt d’accepter ce genre d’emploi répétitif et ennuyeux ne résidait ni dans son intérêt en tant que tel ni dans son salaire autour de 50 livres par an, mais dans l’assurance du gite et du couvert en ces temps d’augmentation soudaine des prix, et d’un abri accompagné d’une petite pension pour ses vieux jours.

Ce dernier point était très motivant pour les orphelins et pour les marchands ambulants qui n’avaient pas de famille. Seul le métier de serviteur privé offrait alors cette même garantie et encore ne pouvait on pas être sur du comportement constamment bienveillant de son maître ou de ses héritiers.

Les postes les plus importants de cette catégorie étaient ceux de « mères » et d’inspecteurs, responsables de la conduite des pensionnaires. Ils veillaient à la réalisation harmonieuse des tâches, au maintien de l’ordre au réfectoire et dans les dortoirs en infligeant des punitions si nécessaire.

Ces postes de surveillance combinaient l’enseignement des manières chrétiennes à la punition. La Charité exhortait ses « mères » à montrer l’exemple aux pauvres. Même les artisans étaient aussi mis à contribution pour servir de modèle de vie à leurs apprentis. Cette croyance en l’utilité de l’exemple pour modeler le comportement des pauvres est typique du XVII° siècle.

On considérait que Dieu avait conféré aux supérieurs leurs richesses et attributs correspondants pour inspirer les inférieurs et les inciter à l’émulation. Et donc les occupants de ces postes de surveillance devaient servir d’exemples vivants de bonne conduite.

Les punitions n’étaient pas infligées au hasard. Il était spécifié que les sanctions devaient être « prudentes, jamais bizarres ou ridicules, longues et non profitables ». Elles devaient servir d’exemple aux autres pauvres qui seraient ainsi découragés de reproduire la faute incriminée, et ne pas être prononcées sans réflexion préalable.

La permission des recteurs était indispensable avant d’infliger la punition, sinon le surveillant était réprimandé par eux. En ce cas, il ne fallait pas en profiter pour abaisser publiquement le surveillant devant tous. Ces derniers avaient le pouvoir de maintenir l’ordre par le respect et la peur, mais les recteurs détenaient celui du châtiment si nécessaire.

Conclusion

Les recteurs et leurs employés servaient les Œuvres comme si elles constituaient des familles. D’ailleurs ce terme était constamment utilisé dans les minutes relatant la vie de ces organisations. La famille est à comprendre comme le paradigme de l’autorité, concept très familier sous l’Ancien Régime.

L’autorité de Dieu, créateur de la communauté des hommes était d’essence paternelle, et donc celle des recteurs sur leurs œuvres aussi. Un père avait le devoir de nourrir, habiller, protéger ses enfants et le celui de les punir pour leur bien. Il en était de même des recteurs des Œuvres de s’occuper du bien être leurs résidents et de les punir en cas de faute.    

Les pauvres étaient donc infantilisés au XVII° siècle qui les considérait comme un ensemble non capable de subvenir à ses besoins et nécessitant une protection puisqu’il manquait des qualités pour cela, la piété, l’éducation et l’honneur. On devait éduquer les pauvres comme des enfants, par l’exemple et la punition. On devait les élever par le travail et la religion.

Le concept de famille était central dans l’existence de l’œuvre de charité municipale, institution qui liait ensemble pauvres et riches, recteurs et résidents par des liens mutuels. L'oeuvre de charité faisait entrer les pauvres dans la famille des hommes.

Sources :

Poverty and charity in Aix en Provence (1640-1789) par Cissie F Fairchilds
La ville d'Aix par JP Coste
Histoire d'Aix par Haitze

Par le parisaquasistain - Publié dans : Histoire d'Aix et de Provence
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